FOOTBALL – Guy Roux, Bobby, des larmes et quelques cacahuètes

Posted on 11 février 2012

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1993. Edouard Balladur arrive à Matignon, Nelson Mandela obtient le prix Nobel de la Paix, Renault sort la Twingo. Et un soir d’Avril, le jeune Olivier Besnas trépigne devant son téléviseur. Il espère qu’Auxerre sera le premier club français depuis Bastia, quinze ans auparavant, à parvenir en finale de la Coupe de l’UEFA. Récit. 

Régulièrement, depuis plus de 18 ans, je repense à ce putain de match, je sais alors que la vie est injuste. Et je perds espoir…

  • Association de la Jeunesse Auxerroise – Borussia Dortmund (avril 93 / demi-finale retour de la Coupe de l’UEFA)

Déjà, ce qui m’ennuie, pour commencer, c’est que ce match est tombé dans l’oubli ; les plus jeunes n’ont aucune idée de ce dont je cause. Eh bien qu’ils lisent attentivement ce qui va suivre et peut-être partageront-ils ma douleur. J’aurai le cœur alors un peu plus léger de me sentir moins seul dans ma détresse.

1993 est l’année où se sont disputées deux rencontres restées parmi les plus célèbres de l’histoire du foot français : Marseille-Milan et France-Bulgarie. Autrement dit, le meilleur et le pire, ma première grande joie footballistique et mon cauchemar le plus horrible, Basile Boli Vs Emil Kostadinov.

C’est peut-être pour cela que la rencontre évoquée ici se trouve être la victime de ce trou de mémoire collectif intolérable. Pourtant, de part son suspens et son intensité, je considère qu’elle est à situer au même rang que la victoire phocéenne en Ligue des Champions et que l’élimination des Bleus avant la Coupe du Monde aux Etats-Unis.

« C’est quoi le prénom de Guyroux ? »

Surtout qu’il s’agissait tout de même de l’AJ Auxerre de Guy Roux. Toute la France du foot apprécie ce club, et c’était le cas de manière encore plus significative au cours des années 90. Le club bourguignon renvoie une image saine et il semble difficile de ne pas lui souhaiter le plus grand bien. Enfin, personnellement, je n’ai jamais entendu un fan de foot me dire du mal de l’AJ Auxerre, même si j’imagine qu’il doit exister quelques réfractaires un peu vénères du côté de Nevers. Et puis c’est Guy Roux quoi, l’image même du type qui part de tout en bas et qui parvient au sommet, ou presque…

Guy Roux a pris en main le club du bord de l’Yonne au début des années 60, alors que celui-ci évoluait en 4ème division. Moins de 20 ans plus tard, l’AJA était en D1, se stabilisait, puis remportait plusieurs titres nationaux, tout ceci notamment grâce à son centre de formation comptant parmi les plus efficaces de France. La fidélité et la persévérance de Guy Roux pour son club sont admirables et constituent un fait unique dans l’histoire du football hexagonal.

Quand on est supporter français, à coup sûr, on est attaché à celui dont le prénom et le nom ne sont jamais dissociés – c’est vrai ça, avez-vous déjà entendu un journaliste nommer Guy Roux simplement « Roux » ? D’ailleurs, un jour, une ex-copine, que j’obligeais à regarder les matchs devant la télé avec moi, m’a posé cette question invraisemblable : « mais c’est quoi au fait le prénom de Guyroux ? » Aussi sec, elle s’est retrouvée sur le pallier avec sa valise, à se demander quelle bourde elle avait commise.

Enfin, au-delà de la popularité que possédait le club icaunais, et pour faire état de la frustration incessante dans laquelle était plongé le supporter français, je rappelle que ce match a eu lieu quelques semaines avant le triomphe de l’OM en C1 et que nous étions encore dans le contexte d’un football français qui perdait irrémédiablement, qui se faisait voler à chaque fois, comme un enfant trop fragile dans une cour de récréation pleine de racailles, toujours au bord de l’exploit, mais stoppé en plein vol, brutalement, d’un coup de batte de baseball à la carotide, matérialisé par un poteau carré, un pénalty manqué, un Max Bossis tremblant ou une main de Vata.

Je serais presque tenté de dire que cette rencontre face à Dortmund, finalement, c’était perdu d’avance.

Ce match, comme tant d’autres, j’y assiste avec mon père. Mon chien Bobby est également présent devant la télé, mais lui est seulement là pour taxer des cacahuètes, quoique jamais je ne lui ai demandé s’il s’intéressait au foot ce brave toutou. Avant le début de la partie, je sais que c’est presque mission impossible, je sais que si on encaisse un but, c’est fini. Battus 2-0 à l’aller au Westfalenstadion, on doit l’emporter par 3 buts d’écarts pour se qualifier pour la finale. Pas foutus qu’on a été d’aller claquer un but à l’extérieur, frileux comme des petits coqs déplumés face à l’aigle majestueux.

Bobby (avec son ballon Joma)

Pourtant, ce match retour, on le domine d’entrée et Corentin Martins ouvre le score dès la 7ème minute. Tout devient alors possible ! Plus qu’un seul but à mettre pour égaliser. Cette partie, pour laquelle je n’ai pas osé m’emballer totalement avant qu’elle ne débute, finit de m’enthousiasmer pour de bon. Les situations exploitables se multiplient, les Allemands ne semblent pas être dans un grand soir et ne réagissent que par quelques contres qui ne les mènent pas bien loin.

A un moment donné, Daniel Dutuel efface le gardien du Borussia Stefan Klos, mais en bout de course, il envoie le ballon sur la barre transversale ; je n’en reviens pas, j’étais sûr qu’on avait marqué ! A la pause on ne mène donc que par un but d’écart et se sont les joueurs de la Ruhr qui sont alors qualifiés.

On sent pourtant que ça ne peut pas en rester là. Les joueurs de Guy Roux sont au top, bien meilleurs et bien plus motivés que les Allemands. La seconde période démarre sur les mêmes bases.

Deux cacahuètes d’un coup

Le public du Stade de l’Abbé Deschamps encourage son équipe à redoubler d’efforts. Malgré un nombre important d’occasions franches, ça ne veut toujours pas rentrer. Le chrono défile. On joue, on tente, on frappe ; le score n’évolue pas et ça commence à être un véritable miracle pour Dortmund de n’être mené qu’un but à zéro. On commence sérieusement à en avoir raz-le-bol de ce réalisme et de cette résistance à l’allemande ! Mais on ne se décourage pas parce qu’on la veut cette qualification, parce qu’on est trop fort, parce qu’on y croit.

Et là, à un quart d’heure de la fin, nos efforts se trouvent enfin récompensés : sur un centre de Pascal Vahirua, Franck Verlaat marque de la tête. On est debout, la France toute entière est debout, on vit un moment extraordinaire et Bobby a droit à deux cacahuètes d’un coup, que mon père lui lance et qu’il attrape au vol, en bondissant.

C’est la folie : on a réussi à renverser le cours des événements et les joueurs du Borussia sont maintenant au bord du précipice. Là, j’ai le coeur qui bat fort. La qualification ne peut plus nous échapper. Ce qui suit est proprement incroyable : lors des dix dernières minutes, et malgré tout ce qui s’est déjà passé dans ce match, on se procure des occasions encore plus nettes, sans pouvoir conclure, si bien qu’aujourd’hui encore, je me demande si Dieu ne serait pas un petit peu westphalien et s’il n’est pas intervenu en personne pour maintenir les Allemands à flot.

L’action la plus mémorable : Gérald Baticle, légèrement excentré, se retrouve en tête à tête avec Klos, il donne en retrait à Christophe Cocard qui a suivi ; ce dernier, à trois mètres du but, tend la jambe pour pousser le ballon dans la cage désertée par Klos, mais de manière tout-à-fait invraisemblable, un défenseur allemand parvient à revenir in-extremis et à sortir d’un tacle le ballon sur la ligne ! Mon père, moi, Thierry Roland et Jean-Michel Larqué, on devient cinglé ! Et je vous raconte même pas ce qui se passe dans la tête du pauvre Guy Roux…

Le match se termine ainsi sur le score de 2 buts à 0, les deux équipes sont à égalité sur l’ensemble des deux rencontres et c’est le début de la prolongation.

Bobby se cache les yeux

Mise à part une expulsion dans chaque camp, il ne se passe pas grand chose sur le terrain durant les deux périodes de 15 minutes. Mais cela reste très anecdotique : devant une prolongation, dans une rencontre à enjeu réel et lorsqu’on est à fond derrière l’une des deux équipes, la tension est telle, qu’en vérité, on ne regarde même plus le match. On ne fait qu’attendre la fin. Et on a peur.

Peur que ça se finisse mal, peur de l’injustice et de la désillusion. Certes, il y a bien eu un match aller, remporté par Dortmund, mais au vu de la prestation et du courage dont ont fait preuve les hommes de Guy Roux lors de cette rencontre retour, le destin se doit de choisir l’AJ Auxerre comme adversaire de la Juventus de Turin en finale de la Coupe de l’UEFA 1993.

L’insupportable séance de tirs au but fait son apparition. Telle une force surnaturelle dans un mauvais rêve, elle me domine et me paralyse. Je me retrouve dans un état rarement atteint dans ma vie de supporter inconditionnel du football français. C’est le flip total. Mon père et moi restons silencieux, avec ses pattes avant sur son museau, Bobby cache ses yeux.

Thierry Rolland et Jean-Michel Larqué font semblant de se trouver encore dans des conditions de travail décentes. Guy Roux prie. Un à un les joueurs vont poser le ballon sur le point de pénalty, prendre leur élan et frapper. Si moi j’avais dû tirer, j’aurais tellement eu la trouille que j’aurais raté le ballon.

Ce sont les Allemands qui commencent. Le premier joueur marque, Vahirua égalise. Chaque fois qu’un joueur de Dortmund s’élance, on espère un arrêt de Lionel Charbonnier. Chaque fois que c’est le tour d’un auxerrois, la pression est insoutenable.

Finalement, les cinq joueurs des deux équipes transforment leur tir au but. Il faut donc continuer. Le premier qui rate a perdu. C’est invivable. Le 6ème joueur allemand marque. Ils sont trop fort à ce jeu les Allemands, c’est bien connu. Et comme cela doit bien s’arrêter un jour, et c’est terrible, Stéphane Mahé…

Bobby s’est endormi, mon père s’est fâché et a éteint la télé. Je n’ai pas dit un mot, je suis allé me coucher et j’ai pleuré.

De notre envoyé spécial en 1993, Olivier Besnas

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