FOOTBALL – FC Rouen : Voyage au pays des « Culs rouges »

Posted on 30 mars 2012

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La Serviette était à Diochon pour la rencontre entre le FC Rouen et l’US Quevilly, récent vainqueur de Marseille en Coupe de france. Appareil photo autour du cou, bière à la main, elle vous propose une plongée au cœur du « derby » haut-normand, en compagnie des supporters du FCR.

« Les lundis matins, quand je lis L’Equipe, je regarde les résultats du FC Rouen »

Ces mots, ce sont ceux de François Hollande, le plus célèbre des « culs rouges », surnom donné aux supporters du FCR, le club de la ville natale du socialiste. Selon la légende, gamin, le candidat aurait même tapé le cuir en minimes, sous les couleurs « rouge et blanche ».

Aux abords du stade Diochon, situé sur la rive gauche de la ville, l’information ne soulève pas vraiment l’enthousiasme. François Hollande gambadant sur le près, maillot rouge sur le dos, col relevé et scapulaire sur le torse, personne ne s’en souvient.

Gabriel, la cinquantaine, résume bien l’état d’esprit général :

« Pour être très honnête, Hollande et le FCR, je n’ai pas grand chose à en dire. Après, s’il est élu, on espère que ça sera un plus pour le club, qu’il se souviendra de nous, et qu’il fera un petit geste ! »

 Avant de glisser :

 « Un stade tout neuf, ça serait super »

Parler politique à quelques heures d’un match n’est pas une fine idée. Surtout quand il s’agit d’un derby. FC Rouen/US Quevilly, c’est l’affiche du jour. Deux villes voisines : les stades ne sont distants que de 4,5 kilomètres.

Le Petit Quevilly, avec ses 27.145 habitants et son lourd passé industriel fait office de « petit » face à la « capitale normande » et sa riche histoire. Idem question ballon. L’USQ ne compte qu’une poignée de supporters et une histoire sans véritable grandeur, là où le FCR a longtemps fait vibrer les environs.

Mais en ce jour de derby, la dynamique est inverse. Si l’USQ est à la peine en championnat de National, il brille en Coupe de France. Tombeur de l’OM, l’équipe s’est attirée la sympathie d’une bonne partie de la région.

Alors que côté FCR, on tire un peu la langue. Les Rouennais ont commencé la saison dans la peau du favori, avec le deuxième budget du championnat, et un slogan sans équivoque : « La Ligue 2, c’est maintenant ». Mais depuis le début de l’année, c’est le croisement des courbes. Une seule victoire en 2012. Un jeu pauvre, une défense gruyère et au final, un entraîneur viré. Pas vraiment un visage de cador.

« On a tout connu avec le FCR »

A la brasserie « Les Bruyères », à deux pas du stade, ballons de baudruche rouge et blanc sont accrochés au mur. Sur le comptoir, rouge lui aussi, quelques exemplaires de Paris-Normandie font la conversation aux verres de demi. La télé est branchée sur Eurosport. Au dessus des têtes, des images du Tour de Catalogne. Un chien prend en grippe un tabouret. Son propriétaire le rappelle aussitôt à l’ordre : « Toi, si tu continues, tu vas finir au Vietnam ».

« Les Bruyères », c’est le point de rendez-vous du « 12 Rouennais », principal groupe de supporters du FCR. La moyenne d’âge : 50 ans et plus. Tous ici sont des historiques, des fidèles, qui ont presque tout connu de l’histoire chaotique du club.

Parmi eux, Dominique. Une carrure imposante qui tranche avec la douceur de son regard. Son père de 83 ans continue à faire une centaine de kilomètres avec sa propre voiture pour venir à Diochon. Dominique affiche lui 60 ans au compteur, dont 46 passés à vivre au rythme des « Diables Rouges ».  Il raconte :

« On a tout connu avec ce club. Un huitième de finale de Coupe des villes de foire contre Arsenal en 1969, un déplacement mémorable au Red Star en 1982 pour le match de la montée en D1. On était 6.000 à Bauer, on était venu avec 51 cars…

Mais il y  a aussi eu des moments compliqués. Les descentes successives, les matches de CFA 2, les changements incessants de présidents, la faillite de 1995 et les commentaires moqueurs des adversaires : « Bah dis donc, le FCR est tombé bien bas… »

Malgré la mauvaise série actuelle de l’équipe, à deux heures du match, l’optimisme règne. Certains commencent déjà à chauffer la voix. Ça rigole. Les langues se délient. On se remémore les grands moments. Les années en D1 au début des années 80, le maillot Nova, les épopées en Coupe, la victoire contre Nancy 7 à 1 en 1983, les cinq buts signés Jean-François Beltramini ou encore le duo d’attaque magique Horlaville/Orts…

« Quevilly, c’est un peu notre petit frère »

Le chef du « 12 », c’est Arlette. 70 ans, une pêche démoniaque et une âme de meneuse. Sur ses épaules, un maillot signé par l’ensemble des joueurs de l’effectif pro et son prénom floqué en grosses lettres blanches. Le FCR et elle, c’est du solide. Presque 60 ans que ça dure :

« Mon père était supporter. Ma mère en avait marre de le voir partir au stade chaque fin de semaine alors elle a décidé que toute la famille l’accompagnerait pour qu’il ne soit pas seul »

Pour Arlette, le meilleur souvenir remonte à 1954. Un huitième de finale au Parc des Princes face au Lille OSC. Une montée à la capitale, un stade « incroyable » et une victoire en prime. Le plus mauvais ? La descente de Ligue 2 en National, il y a sept ans déjà : « On espère bientôt y retourner en Ligue 2. Il est temps que le club avance. Pour le moment, on est dans une période transitoire, on ne peut pas rester comme ça. »

Quoi de mieux qu’un derby face au voisin pour se refaire une santé ? D’autant que l’USQ, ici, malgré la victoire contre l’OM, ça ne fait pas vraiment peur à grand monde. Pour les supporters, les deux clubs ne vivotent pas dans la même catégorie.

Arlette :

« Quevilly, c’est un peu notre petit frère. Un petit frère de plus en plus turbulent, qui nous jalouse un peu, mais ça reste un petit frère »

Pour les supporters du « 12 », la rivalité entre les deux clubs est plus que modérée. On sent même une certaine dose de sympathie pour le voisin. Beaucoup avouent avoir vibré derrière l’USQ face à l’OM, en Coupe de France.

Arlette ne s’en cache pas :

« Bien sur qu’on était derrière eux. Ça reste quand même la Normandie, ce n’est pas rien ! Et puis, étant donné la proximité entre les deux villes, de nombreux supporters ont pour habitude depuis des années d’aller voir les matchs des deux équipes »

La sympathie pour « le club d’à côté » n’empêche pas certains de chambrer gentiment. Près du comptoir, un supporter du FCR lâche, guilleret : « C’est bien ce qu’il leur arrive en ce moment mais même s’ils remportent la Coupe de France, l’année prochaine, c’est à Dunkerque (ndlr : équipe de CFA) qu’ils iront jouer… » Allusion à peine masquée à la position délicate de l’USQ au classement, coincé à quelques encablures de la zone de relégation (16ème).

« C’est qui ces gens ? »

De l’autre côté de la rue, au « Corner », l’ambiance est tout autre. C’est dans ce bar PMU que les Diaboli’Kop ont pris leurs quartiers. Le DK 02, c’est la frange ultra des supporters du FCR. Drapeau normand et drapeau français accrochés à chaque match, le blason de la ville de Rouen – un agneau pascal – brodé sur la veste.

Ici, le mot derby prend tout son sens. Chaque supporter quevillais est conspué : « Ici, c’est ROUEN ! »,  » Ici c’est ROUEN ». De la sympathie pour l’USQ, « DB », le leader du groupe, n’en éprouve strictement aucune :

« L’USQ, ça n’existe pas. Ils n’ont pas d’histoire, pas de supporters. Ça n’a rien de comparable avec nous. Quevilly, ce n’est qu’une ville de l’agglomération de Rouen parmi beaucoup d’autres. Ce n’est rien du tout »

Au « Corner », la popularité actuelle de Quevilly ne passe pas. Les supporters pointent l’opportunisme du public normand.

« DB », 34 ans, fidèle parmi les fidèles du FCR :

« C’est qui tous ces gens qui supportent Quevilly depuis trois jours ? Des pèlerins qui ont découvert le foot mardi ? Ce supportérisme arriviste, c’est tout ce que je déteste. Ils font une perf’ et tout le monde s’emballe et retourne sa veste. Y en a marre de leurs conneries. Aujourd’hui, on n’a pas le droit de laisser le stade à Quevilly »

À Diochon, l’opportunisme a d’ailleurs un nom : « Moustache ». Un supporter du coin qui a la fâcheuse tendance à changer d’équipe un peu trop souvent au goût des supporters rouennais. Un coup derrière le FCR, un coup derrière l’USQ. Pour le match du jour, le suspens demeure…

Un comportement inadmissible pour « DB » :

« Supporter un club, ça veut dire quelque chose. Moi, j’ai mis les pieds à Diochon quelques mois après ma naissance. Mes parents étaient de tous les matchs. Ce stade, c’est ma deuxième maison. Je viens pour l’ambiance mais aussi pour défendre ma ville, mes couleurs »

3.000 spectateurs à chaque match

Le derby face à Quevilly est loin d’avoir la même saveur que celui disputé face au Havre. La rivalité avec Quevilly est récente et surtout du à la « chute » du FCR. Rouen/Le Havre, historiquement, voilà le vrai derby. Les deux clubs ont dans leur histoire 20 saisons communes, en D1 ou en D2. D’un côté la capitale, un peu bourgeoise, et de l’autre, le port, plus ouvrier. Les couleurs rouges en opposition aux couleurs « ciel et marine ».

Le dernier date de 2004. C’était en Ligue 2. Jean-Guy Wallemme sur le banc. Un stade plein, une ambiance de feu et une victoire 4 à 0 des « Culs rouges ». Dans les tribunes, des banderoles sans équivoque : « À Rouen la préfecture, au Havre les ordures », ou encore « Le Havre : verrue de la Normandie »…

Le visage de « DB » s’illumine :

« On a la réputation d’être un public assez chaud. À la grande époque, les équipes qui venaient à Diochon savaient qu’elles allaient vivre l’enfer. On l’appelait le « chaudron rouge ». Ça fait 15 ans que le club galère et il y a toujours 3.000 spectateurs à chaque match !

Alors si Rouen venait à monter, « DB » ne doute pas de la capacité du club à se montrer à la hauteur : « Même quand sur le terrain il n’y a pas trois passes réussies à la suite, il y a du monde, alors imagine si on monte… »

Ligue 2, Ligue 1, cela fait longtemps que les supporters n’y ont plus goûté. Trop longtemps. Un long et pénible déclin. Une chute sportive inexorable qui prend sa source en 1993, selon « DB ». cette année-là, le FCR, leader de D2, rencontre l’OM de Bernard Tapie en Coupe de France, quelques semaines avant le sacre européen des Phocéens.

Un tournant :

« Il y avait un chaudron de folie. Mais la rencontre a tourné au cauchemar. On perd nos deux gardiens sur blessure. On perd le match sur un penalty injustifié. Cela a marqué l’équipe qui s’est écroulée en championnat ensuite »

Le FCR manque la montée en D1 et fera faillite deux ans plus tard…

« On est tous Normands, c’est ça le plus important »

Le match approche. Il est 14 heures. Sous un soleil cuisant, 4.956 personnes se pressent devant les grilles. Parmi les spectateurs, beaucoup sont venus voir jouer « les tombeurs de Marseille », les héros de la Coupe. Mais en tribune Lenoble, sur les sièges, ce sont bien des pancartes « Allez Rouen », badgées « Conseil général de Seine-Maritime » qui sont posées. Et, comme annoncé, c’est le DK 02 qui met l’ambiance.

La tribune Lenoble, c’est l’âme de Diochon. Près de 8.000 spectateurs s’entassaient là debout jusqu’au milieu des années 80. Sa capacité a depuis été revue à la baisse pour des raisons de sécurité, mais c’est toujours ici que le « 12 » et le DK 02 ont leurs habitudes.

Le début de match est encourageant. Les « Rouges » ont le pied sur le ballon. L’après-midi promet d’être belle. Le public est partagé. Beaucoup applaudissent avec la même intensité les offensives des deux équipes. Mais très vite, la maladresse rouennaise à l’approche du but adverse commence à rendre fous les supporters. Et la machine s’enraille. Un début d’altercation après un vilain geste d’un quevillais, puis, sur un ballon mal dégagé par la défense du FCR, Quevilly ouvre le score. Les Jaunes doublent la mise quelques minutes après. Manu Da Costa, le coach rouennais, fracasse le pecyglas du banc de touche avec son pied. Les chants se taisent.

A la mi-temps, près de la buvette, ça se frite un peu. Un supporter quevillais est alpagué par un Rouennais qui n’apprécie guère la tournure des évènements. Un  troisième s’en mêle : « À quoi ça sert de t’énerver ? On est tous Normands, c’est ça le plus important. Moi, je suis rouennais mais qu’est-ce que tu veux reprocher à Quevilly ? Ils font le boulot. Pas le FCR. »

Deux changements à la mi-temps, un FCR dominateur mais stérile. Les « Rouges » manquent même un penalty à dix minutes de la fin du match. Les supporters du DK02 n’en peuvent plus. « À Rouen, une équipe ! », « à Rouen, une équipe ! », entonnent-ils. « Et elles sont où, et elles sont où, et elles sont où les AM-BI-TIONS ! »

Au coup de sifflet final, c’est en direction des joueurs de Quevilly que les caméras se tournent. Les supporters rouennais, eux, sortent dépités du stade. Pour le FCR, la Ligue 2 s’éloigne encore un peu plus cet après-midi.

Dépité, visage fermé, « DB » lâche :

« Voilà à quoi ressemble le foot à Rouen aujourd’hui… »

Au pays des « Culs rouges », le changement n’est pas (encore) pour maintenant.


Sébastien Billard (texte et photos)

Posted in: Vu de la tribune