PARIS-ROUBAIX : Une nuit en enfer

Posted on 30 avril 2012

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C’est l’une des courses de vélo les plus dures au monde. 27 secteurs pavés à franchir, dont la mythique "Trouée d’Arenberg". A l’occasion de la 101ème édition de l’ Enfer du Nord, La Serviette est allée reconnaître le parcours, la veille de la course. Avec à la clef, des rencontres et beaucoup de digressions.

Samedi 7 avril. 11h48. Notre train entre en gare de Lille Flandres.

Comme conseillé, nous faisons attention au marche-pied en descendant du train. Sur le quai, le vent frais du Nord parcourt déjà nos cheveux soyeux, fouette nos visages de jeunes loups affamés de pavés. Col relevés, sac sur le dos, le pas pressé, nous slalomons entre les quidams afin de rejoindre au plus vite la boutique Europcar.

"Location de voitures et utilitaires". Nous entrons, égrenons nos noms. A peine le temps d’entrapercevoir le prospectus délicieusement posé devant nous, le couperet tombe : "Ce sera une Citroën C1… elle est rouge !", nous informe l’employé, tout de vert vêtu, comme l’exige sans doute le code éthique de son entreprise.

C’est dans cette automobile bon marché de marque française – petit mais fonctionnel – que nous nous apprêtons à passer les vingt-quatre prochaines heures de notre vie. Nuit comprise. L’expérience promet d’être belle.

Peur sur la ville

Notre interlocuteur, de bonne humeur, sans même se douter de notre plan diabolique, se lance dans l’humour, sûr de lui. Notre chèque de caution dans la main droite, il lance, guilleret :

« La voiture est donc désormais sous votre responsabilité ! Après, je me doute bien que vous n’allez pas dormir dedans non plus ! » (rires)

Silence gêné et gênant. Pas refroidi pour un sou, il décide de ne pas s’arrêter en si bon chemin. Et ajoute :

« Après, si ça vous intéresse, je connais un bon ostéopathe ! » (rires)

A deux pas de la boutique, deux grands types s’avancent vers nous. Crânes rasés, oreilles légèrement décollées, Bombers noirs et Rangers aux pieds.

"Excusez-nous, on est Belges et on cherche une armurerie dans le coin. Ça vous dit quelque chose ?"

La question nous prend de court. Sans sourciller, nous leur indiquons toutefois la marche à suivre. Les deux bonshommes nous remercient. "Et bien, bonnes emplettes messieurs", répond alors l’un de nous, peu farouche.

Après avoir ingurgité une crêpe raclette, nous prenons (enfin) la route…

15h24 – Troisvilles – L’enfer, le paradis

Un homme pisse sur la porte de l’enfer. Le quinquagénaire, l’air de rien, se soulage la vessie sur le mur d’une lourde ferme. Nous nous arrêtons un peu plus loin.

Nous sommes à la sortie de Troisvilles, paisible commune du Cambrésis. Les maisons, basses et briques rouges, s’alignent perpendiculairement à la route. Une flèche domine l’église en travaux, un drapeau confédéré orne une caravane dédiée à la frite. 3,50 euros les 75 cl de Jenlain ambrée, "pour accompagner votre repas".

Lancés depuis Compiègne, les coureurs arriveront ici après avoir traversé la Picardie : Noyon -> Guiscard -> Ham -> Saint-Quentin -> Bohain-en-Vermandois. Ici démarrent les ennuis. Au kilomètre 95,5. Ce carrefour marque l’entrée du premier secteur pavé de Paris-Roubaix, le plus élevé du parcours (à 100 mètres d’altitude).

La "Porte de l’enfer" :

Des chevaux feignent d’ignorer notre présence. Nous passons sous la banderole du Conseil régional du Nord-Pas de Calais qui marque la transition bitume-pavé. Un monument honore la mémoire de Jean Stablinski, mineur d’Arenberg et champion du monde de cyclisme 1962. Sous la photo du coureur, une inscription : "Je suis bien arrivé au paradis des cyclistes".

Nous avançons au pas sur les premiers pavés de Paris-Roubaix alors que le mono-balai essuie quelques gouttes sur le pare-brise. Le Cambrésis, vaste "openfield" légèrement vallonné, respire la fertilité. Les champs de blé balayés par le vif vent du Nord doreront bientôt sous le soleil. Peupliers isolés et poteaux électriques parsèment la campagne. Une affiche de François Hollande veille sur le secteur pavé n°26 et sur une déchetterie.

Notre voiture soulève de la poussière alors que le soleil réapparaît. Comme dans "A Sunday in Hell", un hypnotisant film danois qui raconte Paris-Roubaix 1976.

Nous savons que quelque part, Roger De Vlaeminck, Freddy Maertens, Eddy Merckx et Francesco Moser, dans leurs tricots bariolés, sont avec nous.

16h56 – Solesmes – Des Granola dans la musette

La route descend vers Solesmes et déjà, nous apercevons l’intimidante façade de l’Hôtel de ville. C’est ici qu’aura lieu le ravitaillement des coureurs. Pas mal de coureurs profitent de la présence de leurs soigneurs pour abandonner à ce moment de la course. Pas nous. A la place d’une musette avec des Grany, nous nous ouvrons un paquet de Granola.

17h20 – Vertain – Une certaine idée du cerf-volant

Une 406 bleue est empêtrée dans une drôle de manœuvre, en travers de la nationale. Visiblement, le conducteur hésite à engager sa famille dans le secteur pavé n°23. Nous n’hésitons pas. Le chemin descend, puis, au creux d’un vallon boisé, remonte sèchement. On se croirait dans un Berg du Tour des Flandres.

L’horizon se dégage : un camping-car belge a pris ses quartiers juste à côté d’un énorme tas de fumier, alors que France Bleu Nord nous offre "Confidence pour Confidence", le tube de Jean Schultheis (compte double au blind-test).

Jingle. Flash de 17h30. Direct depuis Berck-sur-Mer, où se tiennent les Rencontres internationales du cerf-volant. Un certain Bruno est interrogé : "Je suis venu ici pour représenter une certaine idée du cerf-volant". Le journaliste nous apprend que l’engin a la forme d’un coquelicot. Inspiré, il conclut : "Et bien ça, c’est le bouquet Bruno".

Dans le rétroviseur, la silhouette de la 406 réapparaît.

17h39 – Le Quesnoy – "Mais où sont les rillettes ?"

Sur la route pour Valenciennes, nous faisons étape au Quesnoy, un beau bourg fortifié. Nous stationnons notre véhicule sur la place du général Leclerc. Derrière nous, un magasin Gitem crachote de la mauvaise pop. A droite, un pub irlandais. A gauche, le café "Le Marigny". Face à nous, une voiture sans permis bleue horizon. La 406, toujours dans nos roues, se range à nos côtés.

Nous sommes ici pour ravitailler. Nous jetons notre dévolu sur le Spar mais nous déchantons très rapidement. A l’intérieur, une atmosphère est-allemande : de grandes allées, des étales peu fournis. Nous peinons à mettre la main sur le stand de pain de mie. Plus grave encore, impossible de trouver les pots de rillettes. Nous nous rabattons donc sur du jambon blanc. Six tranches.

Nous nous interrogeons : cette supérette souffre t-elle d’un problème d’approvisionnement ou avons-nous été pervertis par la société de l’abondance dans laquelle nous avons grandi ?

Nous perdons trace de la 406.

18h26 – Valenciennes – Au loin, la voix de Michel Sardou résonne encore

Dans la voiture, l’autoradio est désormais branché sur France Info. "L’information est une vocation". Le journaliste Matteu Maestracci ouvre le journal des sports : élimination du Stade toulousain en H-Cup, défaite de la France dans le double de la Coupe Davis, annonce des sept rencontres de Ligue 1 du jour. Puis un beau portrait de Frédéric Guesdon, dernier Français à avoir remporté le Paris-Roubaix. C’était en 1997.

Nous arrivons à Valenciennes à quelques minutes du début de la rencontre VAFC/Toulouse. Nous stationnons chemin des Bourgeois, histoire de faire un tour aux abords du stade et y humer l’air de l’avant-match.

Les supporters vident des demis dans des verres en plastique au Penalty et au Café des sports. Nous nous tenons devant l’entrée du stade. Sauf qu’il n’y a plus de stade. Hormis un rectangle de pelouse, il n’y a plus aucune trace du vieux Nungesser, désormais totalement détruit. Plus loin, le stade du Hainaut, flambant neuf, l’a remplacé.

Un supporter, veste de jogging blanche Uhlsport sur les épaules, s’approche. "Ça fait bizarre hein ? Ça fait vraiment quelque chose qu’il ne soit plus là. On a tellement de bons souvenirs dans la tête avec ce stade, lâche t-il, à propos de Nungesser. Le nouveau, il est très bien mais l’ambiance, ce n’est pas pareil".

Le début du match est imminent. Les derniers retardataires se pressent sur l’Avenue des Sports sous le soleil couchant, qui dessine dans le ciel des couleurs pâles. On se croirait dans un tableau de Jacob Van Ruisdael. Nous leur emboitons le pas. Au loin, dans l’enceinte sportive, résonne la voix de Michel Sardou et de "Rouge". Comme avant chaque match du VAFC.

19h17 – Bouchain – Sean Kelly et la tour hyperboloïde

La centrale électrique de Bouchain resplendit sous les rayons obliques du soleil. Mise en service en 1970, elle absorbe des tonnes de charbon polonais et recrache 650 000 MWh d’électricité. La silhouette menaçante de la tour aéroréfrigérante apparaissait autrefois dans tous les résumés de Paris-Roubaix, épiques, de la chaîne américaine CBS.

A l’époque, l’Amérique découvre ce sport grâce au triomphe d’Alexi Grewal aux JO de Los Angeles, aux victoires de Greg LeMond et aux exploits des Captain USA de 7-Eleven. Lance Armstrong n’est encore qu’un junior.

Des images qui suintent l’exploit, le dépassement de soi et le synthétiseur. On songe à Sean Kelly, maillot KAS, visage sévère. A Marc Madiot, couvert de boue, suivi par Cyrille Guimard dans sa R25. Et à tous les braves et obscurs échappés qui ont un jour tenté de prendre la fuite sur les pavés. Hormis Dirk Demol, peu sont allés au bout.

Nous quittons ce paysage hérissé de pylônes électriques. Après avoir franchi la gare de triage de Somain, nous traversons les villages d’or et de briques.

Déjà, le chevalement des puits d’Arenberg se dessinent.

20h45 – Trouée d’Arenberg – Deux hommes et 400 000 pavés

Les camping cars, soigneusement alignés sur la pelouse, portent des drapeaux flamands.  La nuit s’avance, tout est calme. Nous imaginons les hommes, une bière sur la table, dans l’intérieur cosy, goûtant au bonheur de regarder tranquillement la VRT grâce à une mini-parabole, Madame assise à côté d’eux. Un confort douillet qui contraste avec ce qui se passait ici jusqu’en 1989. La fosse, les gueules noires, la cité minière et 32 millions de tonnes de houille extraites en 90 ans.

Nous descendons de la voiture pour parcourir à pieds les 2200 mètres de la Trouée d’Arenberg. Des gilets orange mettent la dernière main à un chapiteau. L’entrée du secteur est marquée par un nouveau monument à la gloire de Jean Stablinski. Nous franchissons un passage-à-niveau et nous nous engageons sur ce chemin rectiligne, aux pavés irréguliers, délimité par des barrières. Cette ancienne voie romaine descend, puis remonte progressivement, entre deux hautes rangées d’arbres.

Nous marchons et croisons des silhouettes dans la nuit. "Bonsoir". Pas de réponse. Tout au bout du secteur pavé, dans le lointain, une lumière orangée.

Hêtres à la charpente solide, bouleaux aux troncs blancs nous toisent. Leurs cimes encore découvertes semblent des doigts noueux jetés vers le ciel. Pas de trace des têtards, qui ont poussé les amis de la nature a demander de détourner l’épreuve. Nous devisons : "Au moins, les têtards pourront dire “Paris-Roubaix m’a tué”".

La conversation se perd : Monza, Natura 2000, Philippe Gaumont, Tournai, l’épreuve de culture générale d’entrée à Sciences-Po, le XIXe siècle, Le Coeur révélateur d’Edgar Allan Poe, un rêve où figure un robot pervers nommé Jonathan, Pascale, Takeshi Kitano, les asperges, le McDo de Valenciennes, Geert qui fulmine, Jean-Jacques Rousseau, les rave party, 2002, Karl Wendlinger, Anne-Elisabeth Lemoine, le Dessous des cartes, Suharto, les lucioles, Richard Descoings, Sharp, Hymer Mobil, les motos qui hurlent au loin, les filles.

A mesure que nous approchons de la lumière orangée, sa nature se précise. Foin d’entrée du paradis. Seulement un carrefour marquant la sortie du secteur pavé, une sorte de sequoia devant une poignée de maisons, une caravane allumée. Il fait désormais nuit, une Citroën C5 passe, nous faisons demi-tour.

Nous nous interrogeons : que faire si d’aventure, un sanglier se tenait devant nous ? Lequel de nous deux s’en sortirait le premier face à l’animal ? Doit-on passer au dessus ou en dessous de la barrière ? Que se passerait-il si quelqu’un avait tendu un fil ? Risquons nous de nous faire décapiter ? Le séquoia est-il un résineux ? Combien de pavés y’a-t’il sur ce secteur ? D’après nos calculs, 400 000.

Un jour, l’un d’eux à fait très mal à Johan Museeuw, le Lion de Flandres et triple vainqueur de Paris-Roubaix.

Nous sommes revenus au carrefour qui marque l’entrée du secteur pavé. Un réverbère nous gifle les yeux de sa lumière blanche, un chien aboie. Deux types attendent dans une Safrane. Que font-ils ? Ils doivent se poser la même question. Un train arrive. Nous courons pour le voir passer. Il passe. Il n’en cache pas d’autre.

Nous repartons à la voiture et savourons une Duvel (haute fermentation). Il est presque dix heures et demi. Nous sommes heureux.

00h14 – Marchiennes – Des hommes regardent la météo dans la nuit noire

"Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas le sol noir, et il n’avait la sensation de l’immense horizon plat que par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une mer, glacées d’avoir balayé des lieues de marais et de terres nues. Aucune ombre d’arbre ne tachait le ciel, le pavé se déroulait avec la rectitude d’une jetée, au milieu de l’embrun aveuglant des ténèbres"

C’est dans ce village que notre comparse Émile Zola situe le début de son roman Germinal. Nous y faisons une pause pour ménager notre monture. Sur la place, aucune trace d’Étienne Lantier mais un jeune homme dans une Renault Vel Satis 2.2 DCI se range à notre droite. Il attend, moteur en marche. Une vingtaine de minutes s’écoulent puis il nous fait signe d’abaisser notre vitre. "Vous savez où se trouve la salle des fêtes ?" Nous ne sommes pas en mesure de lui apporter une réponse. Il repart. Nous aussi.

Nous traversons la forêt domaniale de Marchiennes. Notre parcours est rythmé par une série de dos d’âne successifs. Nous filons à allure modérée à l’abri des chênes et des pins dont la base est éclairée par nos phares. Nous passons un panneau "attention grenouilles".

Et soudain, dans la nuit noire, un halo de lumière apparaît à notre droite. C’est une auberge. Par les carreaux, nous apercevons quatre silhouettes à l’intérieur. Ces hommes attablés regardent la météo sur BFM-TV.

01H35 – Saint-Amand – Coq en stock

Dans les rues de Saint-Amand-les-eaux, charmante ville thermale, nous sommes bloqués derrière un scooter en souffrance en raison du poids de ces deux passagers. Il zigzague sur la chaussée., sous la lumière claire de la lune. Nous apercevons un rond-point décoré d’une gigantesque corbeille de fruit avant de faire une halte devant le "Vieux Salon", le gallodrome du Mont des Bruyères. Face à l’établissement décoré du sigle de la bière 1664, trône une affiche pour un concert de Franck Michaël. Chemise blanche, nœud de cravate défait, mains dans les poches et grand sourire. Le chanteur a l’air décontracté.

01h50 – Bousignies – Un château d’eau et des platanes

Nous roulons sur le secteur pavé n° 15. Une Mercedes Classe E bloque le chemin. Autour de nous, nous parvenons à distinguer la silhouette massive d’un château d’eau, des camping-cars, des platanes, et quelques chaises en plastique. La Merco se pousse sur le bas côté pour nous laisser le champ libre. A l’intérieur, un homme seul.

02h22 – Orchies – Une fête foraine endormie

Sur le place du général de Gaulle, le néon vert de la pharmacie se reflète dans les vitres de la voiture et sur les stands d’une fête foraine endormie. L’enseigne nous indique qu’il fait 5°C. Les autos-tamponneuses sont soigneusement rangées les unes à côté des autres. Un gros monsieur, sous sa couverture, monte la garde dans une Peugeot 309.

Le trois cylindres de notre Citroën souffle dans une petite rue. La douce lumière d’un rez-de-chaussée, portes et volets ouverts, éclaire le dos de deux personnages. Ils se tiennent devant l’entrée de leur foyer. L’homme, d’une trentaine d’années, dans son jogging noir à parements verts, devise avec sa promise. Il nous adresse un salut amical.

03h08 – Bersée – Des Stella, un tractopelle et Axl Rose

Nous roulons en direction du secteur pavé n°10. A la sortie de Bersée, au détour d’un carrefour, la présence de joyeux lurons en plein milieu de la route, agitant les bras et les jambes de manière désordonnée, nous sort de notre torpeur. En réalité, ils dansent sur "Sweet Child O’Mine", des Guns N’Roses. La mélodie s’empare de nous immédiatement. Nous décidons d’aller à leur rencontre.

Les hurluberlus ont quitté la route pour se réfugier à droite du carrefour, sur un petit terrain jouxtant une scierie. Autour d’un feu de camp, ils sont quinze (dont deux femmes) à danser une Stella à la main, emmitouflés dans leurs anoraks. Derrière eux, un semi remorque, loué pour l’occasion, fait office de discothèque. Néons, enceintes, boule à facette, rien ne manque.

Ils sont Flamands. Installés ici avec l’autorisation des propriétaires et de la gendarmerie pour "profiter de la course, de la fête et pour Tom Boonen", nous précise l’un deux, le bras plâtré en raison d’un accident de ski. "On vient chaque année. Mais bon, c’est de plus en plus compliqué depuis un moment. Avant on allait faire la fête au Carrefour de l’arbre mais ce n’est plus possible. Vous savez la France maintenant… ", regrette t-il dans un français hésitant.

Un de ses acolytes a pris le contrôle d’un tractopelle dont la lumière aveuglante des phares perce la nuit. Trois autres se sont réfugiés dans la pelle située à l’avant de l’engin. Le conducteur s’amuse à les faire monter et descendre. Ça rigole, ça picole. Le tractopelle tente même une incursion sur la nationale. Sensations garanties.

Au même moment, un Flamand passablement éméché, parti uriner sur un petit muret, s’écroule sur les graviers. Il se relève. Pas fier. Un couple s’embrasse tout en se dodelinant sur la musique. L’ambiance retombe un peu. C’est le quart d’heure américain. Des slows pop-rock en bande son et quelques plop plop, typique des Macs, lors d’un changement de chanson. Le DJ n’est plus fringant.

Julien, un jeune Français du village, venu en curieux, allume une cigarette pour se réchauffer. Dans sa doudoune rouge, philosophe : "Ils ont l’air un peu fatigués mais ils restent quand même fous ces Belges…"

Pendant ce temps, les villages de Templeuve, Cysoing et Bourghelles dorment paisiblement.

04h37 – Carrefour de l’Arbre – Le regard glaçant d’un chat aux yeux jaunes

Camphin-en-Pèvèle est désert, les fameux supporters fêtards flamands sont absents ou déjà endormis. Les camping-car sont sagement stationnés à l’entrée du secteur. Au milieu des drapeaux jaunes ornés d’une tête de lion, un drapeau grec défie la crise.

Nous pénétrons sur le secteur pavé n°5. Le Domaine de Luchin, le camp d’entraînement du LOSC, est à notre droite sagement endormi lui aussi. Dans la nuit, le regard d’un chat aux yeux jaunes nous fixe sur le chemin. Glaçant.

Après avoir franchi quelques bosquets et un virage à 90°, nous coupons le moteur, les phares et profitons du silence. La plaine est désolée. A l’ouest, au dessus de Lille, le ciel est rouge, un vent glacial souffle. Nous pensons à Frédéric Moncassin qui roule pour rien. A Museeuw, seul en tête, face à la boue. Aux supporters de Boonen, extatiques en voyant Hushovd tomber et Pozzato incapable de rattraper leur champion.

Au loin, un bouquet de peupliers signale le mythique Restaurant de l’Arbre. A la fin du secteur n°4, une voiture de patrouille de la gendarmerie veille. Alors que nous approchons, les phares s’allument. Les agents nous toisent avant de les reteindre rapidement. Nous nous engageons sur la D90, direction Roubaix via Hem. La ligne d’arrivée est désormais dans nos têtes. Sur la route, quelques messages d’encouragements en grosse lettres blanches à destination de Marine Le Pen et du Front national nous maintiennent en alerte.

Les maisons sont de plus en plus rapprochées, les panneaux publicitaires se multiplient : nous approchons de Roubaix.

05h31 – Roubaix – Les fantômes de la Mapeï

Désertes, les rues roubaisiennes semblent nous appartenir. Nous filons sur l’interminable avenue Roger Salengro où seule la présence d’encarts publicitaires France 3 trahit ce qui se tramera ici le lendemain. Les derniers kilomètres, pour nous aussi, sont les plus durs.

Dans l’habitacle, un long silence, trop occupés que nous sommes à nous remémorer dans nos têtes la légendaire arrivée des trois hommes de la Mapeï – Museeuw, Bortolami, Tafi – sur ce même boulevard, lors du Paris-Roubaix de 1996.

Un dernier virage et nous y sommes. Alors que le soleil ne devrait pas tarder à poindre sur la métropole lilloise, nous faisons enfin face à l’entrée du vélodrome, lieu d’arrivée de la course. Épuisés, la vue brouillée par la fatigue, la mine blafarde.

C’est ici que dans une poignée d’heures, les coureurs esquisseront leur premier sourire de la journée.

(Dans le Nord de la France) – Sébastien Billard et Andy David (texte, photo et playlist)

La Playlist du Paris-Roubaix 2012 par La Serviette de Genève

Cliquez pour écouter notre Playlist (hétéroclite) du Paris-Roubaix 2012


Merci : Europcar, Pascale, Citroën, Stella Artois, la Flandre, Granola, CBS, Tom Tom, le McDonalds Valenciennes et Jessica. Et merci au Nord.
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