TENNIS/F1 – L’ocre et la fureur

Publié le 27 mai 2012

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Avec Roland-Garros, s’ouvrent ce dimanche deux semaines de soleil, de terre battue, de bulles de Perrier et de balles jaunes rebondissantes au poil ras. Deux semaines de pur bonheur à se pavaner sur le canapé devant France Télé.

Le bonheur, c’est simple comme un mois de mai.

C’est en mai que l’on commence à guetter la fin de l’année scolaire. C’est en mai que l’on peut jouer au foot dans la cour de récréation et non plus sous un préau à la lumière blafarde où les cris et les chocs résonnent. Et jouer au foot dans la cour, c’est avoir la possibilité de rendre le monde plus beau qu’il ne l’est.

C’est en mai que l’on part faire un tour à la mer en Volvo break avec une glacière contenant des sandwiches jambon-beurre ou jambon-fromage, des compotes et une boîte de "Petits écoliers".

Mais, pour moi, c’est sans doute à l’adolescence devant mon poste de télévision que le mois de mai s’est révélé le plus magique. La dernière semaine de ce mois béni des Dieux est en effet marquée par l’ouverture des Internationaux de France de tennis. Un évènement couplé, le dernier weekend du mois, les années de chance, au Grand Prix de Formule 1 de Monaco.

L’apprentissage du temps long

La couleur ocre de la terre battue, la couleur verte des pancartes publicitaires BNP Paribas et IBM libèrent alors tout un tas d’endorphines dans mon cerveau. Deux semaines de tournoi où je m’empresse, une fois ma journée de dur labeur terminée, de rentrer chez moi, satisfait, pour me pavaner sur le canapé.

Pendant ces deux petites semaines, la grille habituelle des programmes de la télévision publique en est toute chamboulée histoire de laisser place à cette parenthèse orgasmique. Deux semaines de plaisir diffus (même si je vous l’avoue, je manifeste une nette préférence pour la première semaine).

Les jours de pluie, les interruptions de matches sont reçues comme un coup de poignard en plein cœur. Une jouissance entravée. A l’inverse, tout match qui se prolonge en cinq sets est une petite victoire personnelle. Un pied de nez à la logique court termiste qui régit le système économique international. Roland Garros, c’est l’apprentissage du temps long.

C’est aussi une histoire de couleurs. Ce contraste émouvant entre l’ocre, le vert et le jaune. Une histoire de bruit, de rythme, de forme. Le bruit sec des coups assénés. Le silence qui se fait pendant l’échange ou au moment du service. Les clameurs de ce même public après un échange disputé. Les cris isolés de petits malins cherchant à déstabiliser les athlètes. Le bruit de la voix de l’arbitre, monocorde, implacable, autoritaire comme celle de Robocop . Les visages, eux, sont soucieux, concentrés, marqués par l’effort et la chaleur.




Il y a aussi ces ramasseurs de balle dont on ne voit émerger que la tête au fond du court. Et ceux, sur le terrain, un genou à terre et l’autre en l’air, dont on craint le moindre faux pas. Roland Garros renvoie une image harmonieuse, celle d’un plaisir à la fois simple et sophistiqué. Roland Garros me donne souvent envie de me baigner dans une piscine géante remplie de Perrier, aromatisée avec une rondelle de citron.

Les visières et les éventails portés par un public discipliné ne sont que des réminiscences d’un monde qui n’existe plus, n’a surement jamais existé mais que l’on se plait à idéaliser.

Cela fait des années que je suis ce tournoi et je reste chaque fois hypnotisé par les travelling de Fred Godard et sa caméra qui se balade au-dessus de la tête des joueurs, des spectateurs et de Laurent Luyat, l’"homme terrasse".

Je remercie France Télévisions pour le basculement entre France 3 et France 2 en milieu d’après-midi. Lionel Chamoulaud, tel un papa poule, se montre chaque fois prévenant avec les téléspectateurs. Un basculement dont je veille à ce qu’il soit le plus parfait possible, à passer de l’image d’un terrain et à une autre image de terrain, sans tomber sur le jingle.

Quand on regarde Roland Garros, les plans de caméra donnent l’impression que la verdure entoure le site, comme si Roger Federer, Rafael Nadal ou Marcelo Rios et Gustavo Kuerten autrefois tapaient la balle au plein cœur d’une forêt tropicale guatémaltèque. Cela rend le tout magique. Alors, quelle ne fut pas ma peine lorsque je pris conscience que le site se trouvait en réalité en plein cœur de la région parisienne. La fin de l’innocence.

La légende qui s’écrit sur ma télé

Quand Monaco et Roland Garros se télescopent, le zapping est incessant. C’est un peu comme de la gymnastique rythmique. Il s’agit de rendre ce va et viens entre les deux programmes le plus fluide et gracieux possible, les rubans et le hula hoop en moins. Tout en cadence.

14h, le départ du GP sur TF1. L’espoir secret d’un accrochage au premier virage, avec des bouts d’ailerons en carbone virevoltant, des traces de freinage sur le bitume. Au moment du jingle "Top position", je repasse sur le tennis. Du vrombissement des moteurs, je me téléporte par la simple pression d’un bouton de ma télécommande dans l’univers feutré de la porte d’Auteuil. La légende qui s’écrit sur mon écran de télévision.

Il y a eu ce dimanche de magie, en 2003, où Juan-Pablo Montoya remporta le GP de Monaco. C’était sur TF1. Dehors, le soleil brillait. Je nourrissais à cette époque beaucoup d’espoirs dans ce pilote colombien. A mes yeux, l’unique à pouvoir mettre fin à ces années de cauchemar marquées par la domination schumacheresque. Je le vois encore filer à travers les ruelles monégasques, à pleine allure. A en oublier, qu’en face, sur la 2, des balles jaunes faisaient elles aussi le spectacle.

Cette année-là, à Roland, il y avait un hollandais en finale. il s’appelait Martin Verkerk, c’était la belle histoire de la quinzaine. Un petit poucet. Défait en finale par Juan Carlos Ferrero, il n’a jamais démérité. Mais depuis ce match, je n’ai jamais eu de nouvelles de ce monsieur.

Il y a eu ce long dimanche de 2004, l’année d’après, passé sur le canapé vert en alcantara de mes parents, les baies vitrées de la maison grandes ouvertes. Sur l’écran de télévision, Gaston Gaudio et Guillermo Coria se dodelinaient avec maestria. Deux Argentins, très à l’aise sur l’ocre de la terre parisienne.

Mené deux sets à rien, dominé, à la limite de perdre pied, Gaudio et son revers à une main inversait pourtant la tendance pour finalement l’emporter au nez et à la barbe de celui que l’on nommait "El Gato", en cinq sets.



A l’époque, je détestais Coria. Une vraie tête à clac. Avec le recul, je suis infiniment triste pour lui tant cette défaite me semble aujourd’hui cruelle. Elle précipita sa chute et le déclin de sa carrière.

Cette victoire de Gaudio m’avait en tout cas profondément ému. Il portait un t-shirt Diadora blanc et bleu avec un liseret noir. Je l’avais vu jouer, un an auparavant, sur un court annexe, assis à côté d’un supporter au sang chaud (Gaudio portait alors un polo Diadora blanc et rouge avec un liseret gris).

De son regard, se dégageait la joie mais aussi mélancolie et tristesse.

Cette année-là, l’italien Jarno Trulli avait remporté le GP de Monaco. Sa première et seule victoire en F1.

C’était sur une Renault. En mai. Et c’était très beau.


Jonathan Sequoïa