FOOTBALL – Mouscron en quête de royaume

Posted on 5 juin 2011

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Fin 2009, le Royal Excelsior Mouscron, club de première division belge, faisait faillite. Les joueurs ont déserté, le club a disparu en pleine saison. Mais les supporters sont restés. Aujourd’hui, le foot est de retour à Mouscron. En quatrième division.


Un dimanche après-midi d’hiver, dans une zone industrielle en Belgique. Le Crack stadium porte le nom d’un magasin de meubles. La pelouse se trouve dans la périphérie d’Ypres, en Flandre, près d’une usine métallurgique rouillée. Temps ensoleillé mais froid, pelouse grasse, un millier de spectateurs. Ypres reçoit le Royal Mouscron-Péruwelz pour un match de quatrième division. Deux tribunes se font face : 400 places assises d’un côté pour les locaux, discrets. À l’opposé, 300 visiteurs, debout, toutes écharpes dehors, rires et cris. Ils viennent de Mouscron. Une ville footballistiquement morte il y a un an.

Décembre 2009 : l’Excelsior Mouscron est mis en liquidation. Les joueurs professionnels ne sont plus payés. Ils refusent de jouer contre Westerlo. C’est le troisième forfait de l’équipe. La Fédération applique son règlement : les rouges et blanc sont exclus de la première division belge en plein milieu de la saison. Faillite, liquidation, rétrogradation administrative. Ça arrive de temps en temps en Belgique. C’est impensable à haut niveau en France.

FC Belgique

Mouscron, ville wallonne de 50.000 habitants, coincée entre la frontière avec la France et la « frontière » avec la Flandre. « Aller au match, c’était le seul loisir du week-end ici » explique Vanessa, supportrice depuis une dizaine d’années.

Début des années 1980. L’Excelsior est un petit club amateur anciennement étiqueté socialiste. Omnipotent dans sa commune, le bourgmestre chrétien-social, Jean-Pierre Detremmerie prend la tête du club qui n’est pourtant pas de son bord politique. Pendant son règne, le club décolle dans la hiérarchie nationale. Provinciale, Promotion, D3, D2. Et finalement, un soir de 1996, un match de barrage contre Courtrai. Victoire. Montée en Première division.

Philippe et Nicolas sont deux supporters venus en bus. « Mon meilleur souvenir, c’est la finale de la Coupe de Belgique contre le FC Bruges » sourit Philippe. Prof dans le civil, il vient d’Ath, à 60 kilomètres de Mouscron, pour prendre le bus avec les Hurlus, comme on surnomme les gens du coin. Il sourit car au stade Roi Baudouin de Bruxelles, l’Excel avait perdu, 3 buts à 1 : « on a bien rigolé quand même sur le chemin… ».

« L’Excel, c’était le club belge par excellence… sans jeu de mot » plaisante calmement Philippe. Longtemps Flamande, la ville s’est francisée à la fin du XIXe siècle avec l’arrivée massive de Wallons venus alimenter en bras l’industrie textile. A l’aube des années 1960, on déplace la frontière linguistique de quelques kilomètres : la commune bascule du côté francophone de la Belgique, même si elle conserve des facilités linguistiques en néerlandais.

« C’est un club qui se trouve à la frontière linguistique et ça avait unifié… ». Philippe hésite : « Pas deux peuples parce qu’on est le même peuple… ». Nouvelle hésitation : « Si, deux peuples. C’est ça qui était génial, les Flamands et les Wallons étaient mélangés. On n’était plus Flamand ou plus Wallon, on était tous Belges et on était tous pour l’Excel ».

Nicolas, à côté de lui, réagit : « Il y a une institution qui gère le foot pro en Belgique », explique ce magasinier de 36 ans, « À mon avis, c’est beaucoup de dirigeants flamands qui foutent le bordel, ils veulent unilatéraliser leur football. C’est un peu comme le pays, je pense qu’ils veulent arriver à une division flamande et une division wallonne ».

« Mouscron gênait » glisse froidement Philippe. Dès ses premiers pas dans l’élite, Mouscron menace les grands clubs établis qui écrasent tous les ans le championnat national. « La première année en première division, on a failli être champions de Belgique. L’Union belge est venue débaucher Georges Leekens, l’actuel sélectionneur national. Est-ce qu’ils auraient débauché l’entraîneur d’Anderlecht, du Standard, de Bruges ? Jamais ».

Malgré tout, pendant une décennie, l’Excelsior Mouscron figure régulièrement dans les cinq premiers du championnat de Belgique. Les gamins de tout le pays rêvent devant les buteurs moucronnois : les frères Mbo et Emile Mpenza, Nenad Jestrovic ou Marcin Zewlakov.

 

Les affaires sont les affaires

Dans une banlieue de Mouscron jonchée de pavillons en brique rouge, le Stade du Canonnier, temple de l’Excel. 11.000 places, trois tribunes couvertes, structure métallique, grandes vitres sur les côtés pour protéger du vent. Et des loges où dînaient les politiques et les entrepreneurs du coin, au temps de la splendeur. Tout s’y négociait pendant que les rouge et blanc brillaient sur le terrain : majorités communales, investissements, rachats d’entreprises. L’Excelsior, c’était la vitrine d’une ville en quête d’image.

Mais au milieu des années 2000, les nuages noirs s’accumulent au-dessus du Canonnier. Les tribunes bruissent de rumeurs sur la santé financière du club. Le bourgmestre Detremmerie démissionne de son poste de président, mais continue à manoeuvrer dans les loges. Ses remplaçants se succèdent.

Pas surprenant. Dans le sud de la Belgique, le foot se porte mal. Sur les 16 équipes de la Jupiler Pro League, nom commercial de la première division, deux seulement sont Wallonnes : le Standard de Liège et le Sporting Charleroi. Ce dernier sera probablement relégué à la fin de la saison. Mons et le tout petit Tubize sont déjà descendus en deuxième division. La Louvière, vainqueur de la Coupe de Belgique a disparu. « Les clubs vivent au-dessus de leurs moyens », explique Nicolas, « ils achètent des joueurs et ne font pas de formation. Ils n’obtiennent pas de résultats. Ils finissent pas s’étioler ».

Le Sarma est un grand centre commercial désaffecté dans le centre de Mouscron. Ses murs décrépis appartiennent à la commune. En 2006, le terrain est vendu à un promoteur immobilier mouscronnois exilé en Espagne, Philippe Dufermont. Qui deviendra bientôt président du club. Problème : l’argent de la vente atterrit directement sur le compte du club. “L’affaire du Sarma” fait la Une des journaux. Jean-Pierre Detremmerie est démissionné de ses fonctions politiques en 2009. Il devra bientôt s’expliquer devant les juges.

Michel Franceus serre une main chaleureuse et discute sans chichis. Il est le président de l’intercommunalité de Mouscron. Un organisme public qui a longtemps renfloué le club pour éviter la faillite. En 2009, c’est lui qui décide de couper le robinet : « La faillite était de toute façon inéluctable. La Wallonie n’est pas riche et le club a longtemps subi une gestion erratique ». Le contribuable ne pouvait payer éternellement pour une équipe de football. Une vitrine, certes, mais à quel prix.

Thierry y voit surtout un règlement de compte politique : « La faillite, c’est l’histoire de la mégalomanie d’un homme qui a été trop loin. Il a creusé la tombe de l’Excelsior en dépensant des moyens qu’il n’avait pas. Et les élus ont voulu casser son joujou et l’évincer politiquement en refusant d’aider le club ».

Mathieu, 25 ans, a grandi avec les exploits de Mouscron. « Les joueurs de Mouscron étaient mieux payés que dans les clubs belges équivalents ». Jupiler à la main, il ne peut pas en vouloir aux anciens dirigeants : « Celui qui nous a fait monter, nous a fait chuter par trop d’ambition. Il avait de l’enthousiasme. On ne peut en vouloir à quelqu’un qui avait du coeur et du rêve ».

Réincarnation

Début 2010. De l’une des meilleurs équipes de Belgique, il ne reste plus que le Futurosport, son centre de formation. Les pouvoirs publics et des entrepreneurs du coin le reprennent. À quarante kilomètres de là, le Royal Racing Club de Péruwelz (prononcez Péru-oué) connaît aussi des problèmes financiers. Il est rétrogradé de troisième en quatrième division. On décide de fusionner les deux clubs. Des ruines de l’Excelsior Mouscron et du Royal Péruwelz naît le Royal Mouscron Péruwelz.

« L’accord avec Péruweltz est plus une absorption qu’une fusion. Le président de Péruwelz ne voulait plus financer son club seul et nous, nous avions besoin d’un matricule ». Le numéro 216 de Péruwelz permet de ne pas recréer un club auprès de l’Union belge de football. Et donc de ne pas repartir totalement à zéro, en onzième ou douzième division. Quelques sentimentaux regrettent la disparition du matricule 224. Celui de Mouscron.

Le scénario de 2009 ne pourra plus se reproduire : « Désormais, le club est financé entièrement par des fonds privés », assure Michel Franceus. La nouvelle équipe joue en Promotion A, le quatrième niveau belge avec son nouveau maillot blanc bleu rouge. Avec de jeunes joueurs semi-amateurs qui gagnent 1.000 euros par mois, les dirigeants espèrent revenir en D2 dans cinq ans. On n’ose plus trop parler de mieux.

À Ypres, c’est le début du temps additionnel. Christophe Préseaux, défenseur aux cheveux ras, longe la ligne de touche. Arrive l’inspiration. Frappe de 35 mètres. Le ballon s’élève puis redescend à temps pour passer sous la transversale. Goal. 1 à 5 pour Mouscron. Dans les gradins, on exulte. Un grand drapeau rouge et bleu s’agite, toutes les écharpes sont brandies : « Si t’es fier d’être Mouscronnois frappe dans tes mains ». En face, une partie des supporters d’Ypres s’en va sans broncher.

Coup de sifflet final. Explosion des supporters. Les joueurs approchent. Un à un, ils serrent la main des spectateurs alignés le long de la main courante. « Merci Mouscron, merci Mouscron, merci » répond la tribune. « On vient, on joue, on gagne et on s’en va ». Les supporters quittent le stade. Ils chantent lentement : « Les gens comme nous ne meurent jamais ».


Andy David et Sébastien Billard
Photos : A.D. et S.B.

Le Stade du Cannonier. Vue depuis le Clos des Saules

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Posted in: Vu de la tribune