FOOTBALL – « On ne laisse pas le temps au public de construire un lien affectif avec son stade »

Posted on 5 juillet 2011

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Alors que le LOSC vient de connaitre une saison exceptionnelle, au même moment, l’ancien stade Grimonprez-Jooris, situé non loin du centre-ville de Lille, était détruit dans la plus grande discrétion. Frédéric Ségu, universitaire et écrivain, a réalisé un travail photographique sur la longue déchéance de ce stade. Il nous livre son sentiment sur cette disparition.

© Frédéric Ségu

Pour quelles raisons vous êtes-vous intéressé au stade Grimonprez-Jooris ?

Je ne suis pas particulièrement fan de football mais je suis impressionné par la disparition, la destruction de lieux construits pour la foule. Je me suis promené souvent à proximité du stade et j’étais déçu par sa déchéance. C’est aussi la colère qui a animé mon travail. J’éprouve un certain agacement à voir à quel point le public est dépossédé d’un lieu qui est censé être construit pour lui, sans que son avis soit pris en compte.

Pour ce travail, vous vous êtes rendu seul dans le stade laissé à l’abandon. Qu’avez-vous ressenti ?

C’était très impressionnant et très beau. Une sorte de sanctuaire moderne : Grimonprez-Jooris était assez laid, mais on ressentait la présence fantomatique de la foule, et ça c’est très beau. Un stade, c’est le seul lieu où le public voie le public. Je suis venu voir quelques matches ici. Le football est beau surtout pour ce qui se passe dans les tribunes : les chants, les couleurs, l’unité que forme le public…

Le stade est resté de longues années à l’abandon, dans quel état était-il lors de votre visite ?

Il y a eu quelques vols. Des câbles par exemple, des choses qui pouvaient être revendues ensuite. Il y avait aussi quelques tags, mais c’est à peu près tout. Cela a été difficile de pouvoir y rentrer. Il a fallu obtenir l’autorisation de Lille Métropole. Cela a pris du temps. Même le gardien ne comprenait pas mon intérêt pour ce stade à l’abandon. C’est paradoxal, un lieu construit pour le public dont on interdit l’accès et qu’on laisse dépérir pendant de nombreuses années…

© Frédéric Ségu

On a l’impression que les lieux dédiés à la culture bénéficient d’une attention plus grande quant à leur préservation que les enceintes sportives? Comment expliquez-vous la désinvolture avec laquelle on détruit les stades ?

Désinvolture… je ne sais pas. Intérêt financier sûrement. On ne laisse pas le temps au public de construire un lien affectif avec son stade. Le public n’est pas lié à son club par le stade. Aucune symbolique, aucune histoire n’a le temps de se créer. Une église ne vit pas sur le même rythme. On construit des stades froids, pas toujours très beaux, les moins chers possibles. Ils ne sont donc pas faits pour durer. Le stade est réduit à son utilité matérielle. C’est alors nettement moins respectable que lorsque l’on construit le Colisée où une histoire forte a eu le temps d’émerger et surtout où son esthétique nous impose de la préserver. Aujourd’hui, la construction d’un bâtiment intègre par principe sa destruction. Le temps est compté.

Le Grand Stade est aujourd’hui en chantier et doit être inauguré en juillet 2012. Quel regard portez-vous sur ce type d’enceinte ultramoderne ?

Le chantier est très impressionnant. Il y a une douzaine de grues, c’est beau. J’aime bien rappeler que la grue est d’abord le nom d’un oiseau. C’est lyrique et ça nous ramène au théâtre antique où les grues sont présentes. Je réfléchis à l’idée de faire un nouveau travail photographique dessus. C’est un peu tard maintenant. Il faudrait travailler avec les constructeurs, être intégré dans le processus même du chantier. Je note simplement que les stades sont relégués loin des centres villes par peur des casseurs sans doute, un peu comme on a relégué les campus universitaires, en 1968, en périphérie. Or, aujourd’hui, pour ce qui est des facs, nous faisons machine arrière… Il faudrait ne pas perdre le lien entre le sport et le spectacle. Ce spectacle a lieu dans les villes, pas dans les champs.

© Frédéric Ségu

Le travail de Frédéric Ségu est à découvrir ici : http://www.grimonprez-jooris.fr/

Sur l’Ina.fr, un reportage réalisé par un certain Yves Sécher pour FR3 en 1975 sur la construction du stade lillois :

http://www.ina.fr/video/RCC9712083581/amenagement-du-futur-stade-grimonprez-jooris-a-lille.fr.html


Propos recueillis par Sébastien Billard

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Posted in: Interview