FOOTBALL – Madrid et Barcelone ont-ils assassiné la Liga ?

Posted on 25 janvier 2012

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Encore un Clasico. Ce soir, le FC Barcelone et le Real Madrid s’affrontent à l’occasion d’un quart de finale retour de la Copa del Rey. On va parler foot ibérique devant les demis et les pizzas dans le monde entier. Mais cet éternel duel — de plus en plus médiatique — fait-il vraiment le jeu du ballon rond en Espagne ? Non, selon notre nouveau chroniqueur, Jérôme Piodi.

Mercredi 18 janvier 2012, il est approximativement 23h45. Les commentateurs concluent leur direct depuis Santiago Bernabeu : « C’était écrit : une fois de plus les Blaugrana écœurent les Madrilènes. Une fois de plus ce match a offert un spectacle éblouissant : des occasions « à la pelle », des buts spectaculaires, des poteaux et transversales pour soulever les cœurs des 80 000 personnes tassées dans le stade. Après un départ canon, le Real Madrid n’a pas su maintenir le rythme. Et le Barça, impitoyable par sa domination sort une nouvelle fois victorieux de ce duel. Quel Classico… » Et le lendemain matin, AS, Marca ou L’Equipe ne manquèrent pas de célébrer à l’unisson ce sommet du foot européen.

Mais une fois les lumières du Clasico éteintes, que reste-t-il du foot en Espagne ? Pas grand-chose. Les dix-huit autres clubs professionnels de la Liga BBVA s’étiolent alors que le Real et le Barça dialoguent en tête du classement. Depuis le début du siècle, le titre de champion n’aura échappé au Top 2 qu’à deux reprises : en 2001-2002 et 2003-2004, l’équipe du FC Valence avait devancé les équipes du Deportivo la Corogne (aujourd’hui en Liga Adelante, la seconde division) puis du FC Barcelone (au prix d’une lutte acharnée jusqu’à la dernière journée de championnat). La hiérarchie est depuis devenue immuable et les tableaux d’affichage de Santander, de Gijon et même de Séville ou Valence affichent des scores fleuves lorsque l’un des deux gros arrive en ville. Il n’y a plus de surprises à attendre de la Liga.

Sur la scène européenne, le constat est tout aussi alarmant : Valence et Villareal, 3e et 4e l’an dernier ont connu des fortunes diverses. Los Chés ont été reversés en Ligue Europa alors même que leur groupe de C1 était parfaitement accessible (Chelsea, Leverkusen, Genk). Mais le vrai symbole de la faillite est sans conteste l’équipe de Villareal. Le sous-marin jaune a fini la première phase de la Ligue des Champions avec… 0 point. Il y a tout juste 6 ans, Villareal figurait parmi les demi-finalistes de cette même compétition.

Un gâteau bizarrement découpé

Les causes du naufrage de la barque Liga sont nombreuses. Mais si une devait être mentionnée en tête de gondole, c’est l’inadaptation de la répartition des droits télévisuels. Le système espagnol est libéral à l’extrême : chaque club négocie le montant de ses droits directement avec Mediapro (l’unique détenteur des droits télévisuels de la Liga BBVA et de la Liga Adelante). Néanmoins, loin du libéralisme économique qui prône la concurrence libre et non faussée, le système espagnol se rapproche de la « loi de jungle » dans laquelle les plus forts se renforcent et les plus faibles s’affaiblissent toujours plus. Selon les chiffres transmis par la Liga de Futbol Profesional (LFP), au terme de la saison 2010-2011, le FC Barcelone et le Real Madrid auraient recueilli, chacun, 140 millions d’euros au seul titre des droits télévisuels (record mondial). Au bas de l’échelle, les clubs de Malaga, de Gijon, de Levante, de la Real Sociedad, de l’Hercules, du Racing Santander et d’Almeria recueillent chacun près de 12 millions d’euros… Soit deux millions de moins qu’Arles-Avignon dernier de Ligue 1 l’an passé ; 8 millions de moins que Cesena (Série A). Et 34 millions de moins que Blackpool (ex-pensionnaire de Premier league) !

Quelques autres chiffres illustrent ce hold-up du Barça et du Real. Suivant les mêmes sources et sur cette même saison 2010-2011, la moyenne des droits engrangés par les vingt clubs de Liga est très honorable : près de 30 millions d’euros… Mais c’est sans compter sur les parts revenants au Top 2, le gâteau initial de 600 millions d’euros pour vingt clubs, n’est plus que 320 millions pour les dix-huit clubs restants lorsque Madrilènes et Barcelonais se sont servis ! Soit 17,5 millions par club environ.

Pour se rassurer, on se dit que l’argent ne fait pas tout. Et qu’avec le FC Séville, l’Athletic Bilbao, l’Atletico Madrid, le FC Valence et Villareal, l’Espagne peut compter de vrais outsiders, comptant de nombreux internationaux, catalogués comme des adversaires redoutables sur la scène nationale et européenne. Seulement, leur santé financière n’est pas reluisante. Témoin : la dette abyssale du FC Valence, qui paye au prix fort ses ambitions sur la scène européenne en voulant maintenir un effectif compétitif à tout prix ainsi que la construction de leur nouveau stade. Quant aux Séville, Bilbao, Atletico ou Villareal, ils peinent à attirer dans leurs effectifs des fuoriclassi (joueurs hors normes) par manque de moyens et de garanties sportives. Ces clubs sont contraints de se tourner vers de jeunes espoirs sous réserve que le FC Barcelone et le Real Madrid ne s’y intéressent pas.

Faillites virtuelles

Pas de titre en vue, pas d’argent à ramasser : les meilleurs joueurs de ces clubs de second rang cherchent donc la porte de sortie… Comme un symbole, le FC Valence qui pouvait rêver d’aligner le trio magique Villa-Silva-Mata fut contraint, étouffé par les exigences budgétaires, de vendre ses perles. Ses fonds permirent au club d’éviter une faillite qui eut été retentissante et de recruter quelques joueurs de bons niveaux pour maintenir la capacité du club à accéder à la Ligue des Champions. Car cette qualification est bien le seul objectif qu’elles peuvent espérer remplir.

De quoi rendre aussi le championnat chaque jour moins attractif pour les sponsors. Comme l’a rappelé le révolté président du FC Séville, José Maria Del Nido, les télévisions ne jurent plus que par le richissime Clasico et son duo Barcelone – Madrid. Dès lors, le cercle vicieux n’est plus loin ; la faible exposition médiatique provoque un faible intérêt sportif, l’incapacité à recruter des joueurs de qualité, des stades de moins en moins remplis, des produits dérivés du club de plus en plus difficiles à vendre. Et in fine l’évaporation des sponsors.

Résultat, pour la classe moyenne du foot espagnol (Liga BBVA et Liga Adelante, ligue 2 locale), les temps sont extrêmement durs. Or, ce sont ces clubs qui font émerger une majorité des joueurs espagnols sans lesquels le pays ne serait ni champion d’Europe, ni champion du monde (malgré les capacités de formation du FC Barcelone et, à moindre mesure, du Real Madrid). À ce jour, 21 clubs professionnels des deux premières divisions ont dû en appeler à la Ley Concursal, laquelle permet à un club de suspendre le remboursement de ses dettes tout en évitant la faillite. Cette loi permet au club de respirer un peu plus sur le plan financier. Ouf.

Mais pour les joueurs, ce mécanisme n’a rien de rassurant : la loi a abouti au non-paiement des salaires de près de 300 footballers professionnels. Mécontents, ils ont engagé des recours en justice l’été dernier. Les dirigeants, eux, savent que leur salut passera par les jeunes… Mais n’ont que très peu de moyens pour les former. La situation est particulièrement intenable quand on sait qu’outre ces 21 clubs en faillite (officieusement), 15 autres clubs sont confrontés à de difficultés pour rembourser leurs dettes. Ces mêmes clubs devront probablement faire appel à la Ley Concursal dans les mois à venir ce qui ne laissera la place qu’au Top 2 et aux nouveaux riches : Malaga et Getafe.

Le changement, c’est maintenant ?

Dès lors, quelles perspectives la Liga BBVA peut-elle offrir aux amoureux du ballon rond ? Rien de plus qu’une lutte à deux pour le titre et un cortège de naufrages économiques et sociaux. Car comment un club peut-il motiver ses troupes lorsque le personnel n’est plus payé ! Comment un club peut-il parier sur l’avenir lorsque, prit par les dettes, il ne peut plus ni recruter, ni former ? Aucune amélioration n’est à attendre pour cette Liga avant 2016 au mieux, les droits des clubs étant négociés sur des périodes de 5 à 7 ans.

Pourtant, une nouvelle répartition anticipée des droits télévisuels pourrait apporter de l’argent frais et sécuriser les finances de nombreux clubs, assurer aux joueurs le versement de leurs salaires et offrirait même aux clubs ayant les gestions les plus équilibrées une capacité à financer le développement du secteur jeune. Le prix à payer pour la fin de cette Liga à trois vitesses (top 2, clubs en difficulté financière, clubs en faillite) serait la disparition définitive de l’actuelle méthodologie de répartition des droits qui impose à chaque club de négocier avec le diffuseur unique : Mediapro. Évidemment, les revenus des petits clubs ne feront pas de bonds spectaculaires, néanmoins la redistribution aux petits clubs et à ceux de taille intermédiaire de dizaines de millions d’euros permettra de progressivement relancer la concurrence dans un championnat moribond et ennuyeux car privé de tout enjeu sportif.

Alors finalement, est-ce que deux clubs (Barcelone et Madrid), dont les revenus télévisuels cumulés, hors Ligue des Champions (!), sont égaux aux revenus télévisuels cumulés de Manchester United, Chelsea, Arsenal et Manchester City, doivent-ils encore imposer leur loi et leur ordre financier, avec la complicité bienveillante de Mediapro, à trente-huit clubs dont trente-six sont à l’agonie ?

La réponse se trouve dans la question. Le système espagnol est le plus inégalitaire d’Europe et conduit à la mort du football ibère. Aussi il est urgent pour la LFP et l’UEFA – qui tient au respect du fair play financier — d’agir. Dirigeants, joueurs et bien évidemment supporters ne demandent pas mieux. Comme on dirait en d’autres circonstances : « le changement, c’est maintenant ! »

De notre analyste engagé, Jérôme Piodi

Photo : Flickr/Jesus Belzunce

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Posted in: Analyse