LEVRIERS – Amours chiennes

Posted on 7 novembre 2012

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Le cynodrome de Soissons accueillait les 15 et 16 septembre les championnats de France des courses de lévriers. Parmi les 138 chiens présents, Egan River, le prodige de la discipline.

C’est le lévrier le plus attendu, mais il est encore trop tôt pour entrapercevoir sa silhouette d’athlète et ses muscles saillants. À trois heures de sa finale, Egan River se cache.  Après un réveil musculaire et un petit-déjeuner copieux (150g de haricots et de bœuf cru), ce jeune whippet de 16,4kg à la robe brune a été emmené par son maître loin des regards curieux.

Parmi le public qui s’agglutine autour du cynodrome de Soissons pour assister aux championnats de France de courses de lévriers, les parieurs le savent : la finale la plus prestigieuse sera celle qui mettra au prise Egan River et E’Zeppelin, les deux whippets les plus rapides de l’hexagone.

Champion de France 2011, Egan affiche à seulement trois ans un palmarès d’exception – 27 victoires et 5 défaites. Et un potentiel unique. « Dieu sait que j’ai eu des très bons lévriers. Mais Egan, c’est autre chose, lance son propriétaire Christian Moiselet, mains dans les poches et sourire aux lèvres. C’est tout simplement le meilleur chien que j’ai eu entre les mains. » Pendant que la tension monte, son lévrier dort paisiblement à l’ombre des camping cars.

Ancien cadre d’une verrerie, désormais à la retraite, Christian s’est lancé dans les courses sur le tard, après un infarctus. C’était dans les années 80.

« Je ne pouvais plus faire autant de sport, alors les courses, c’était un moyen de faire une activité, de ne pas rester enfermé chez moi. Pour entraîner les chiens, on marche beaucoup avec eux. Et ça, c’est bon pour mon cœur »

Depuis, il parcourt l’Europe avec Monique, sa femme, au rythme des compétitions. Avec à l’arrivée, pas mal de trophées, dont un titre de champion d’Europe.

138 chiens sur la ligne de départ

À Soissons, les qualités de son lévrier sont connues de tous. Christian Siino, un éleveur à l’épaisse moustache, installé en région parisienne, les connaît par cœur. C’est au sein de son élevage – le « Tepee d’amour » – que le jeune Egan a fait ses premiers pas. « Egan a tout : le caractère, la puissance, l’intelligence de course, la sociabilité. C’est le potentiel le plus impressionnant en France, explique-t-il, admiratif.

La finale d’Egan n’est prévue qu’en fin d’après-midi, en clôture du weekend. Son duel avec son challenger E’Zeppelin alimente bien des conversations mais il n’est pas l’unique attraction de la compétition. Dix autres finales sont au programme, les lévriers étant répartis en différentes catégories, selon leur poids, leur âge, leur race et leur sexe.

138 chiens ont fait le déplacement jusqu’à Soissons. Un chiffre en nette diminution par rapport aux années précédentes, où il n’était pas rare d’en compter 180. En cause, une réforme du règlement, selon le responsable du cynodrome Jacky Follet :

« Le système de repêchage a été supprimé, si bien que certains chiens peuvent se faire éliminer après une seule course. Alors certains propriétaires de lévriers, conscients des limites de leur animal, rechignent à faire le déplacement pour si peu »

Car en France, la passion pour le lévrier coûte cher et rapporte peu. Entre les frais de déplacements, les soins de vétérinaire, Jacky Follet affirme dépenser au moins 1.500 euros par an pour son champion, Desert Style (9 victoires en 15 courses cette saison). Et ce, sans compter l’alimentation, un budget à part. Quant à l’acquisition d’un bon lévrier, elle varie selon le pedigree de l’animal : le chèque oscille entre 600 et 1.000 euros.

L’ascendance du chien détermine en grande partie sa vitesse, sa force de caractère mais aussi son élégance. « L‘idéal, ce sont les chiens dont la mère ne court pas, mais qui sont issus d’une fratrie de lévriers très rapides. La mère a le bon patrimoine génétique mais elle n’est pas fatiguée », explique Jacky.

Une science pour autant loin d’être exacte. Hubert peut en témoigner. La soixantaine, dans les courses depuis ses 20 ans, il l’avoue, son dernier lévrier est une « catastrophe » :

« Il n’avance pas. Pourtant, sur le papier, il avait tout pour être rapide. Son grand-père a gagné trois fois le Grand Prix de Rotterdam, son père était champion d’Europe et sa mère championne de France. Mais lui, c’est une truffe. Je l’aime bien mais il ne remportera jamais la moindre course »

2.5 milliards de livres pariés chaque année en Angleterre

Pour limiter les risques, Jacky est allé chercher le sien au Royaume-Uni, terre traditionnelle de la discipline. « Là-bas, jusqu’à 80.000 spectateurs se pressent pour assister à certaines compétitions, explique-t-il, tout en raclant avec son râteau la piste de sable du cynodrome. Le lévrier est à l’Angleterre ce que les courses de chevaux sont à la France. »

Les courses modernes tirent en effet leurs racines du hare coursing : la poursuite d’un lièvre par un lévrier afin de tester l’habileté des chiens de chasse. Décrite dès l’Antiquité, importée sur les îles britanniques à l’époque romaine, cette pratique fut codifiée dans l’Angleterre élisabéthaine. Thomas Howard, duc de Norfolk, interdit les poursuites avec plus de deux chiens et établit des critères à partir desquels la performance des lévriers sera jugée. Au nom de l’équité, on donna aussi de l’avance au gibier. La noblesse raffole alors du greyhound, la race de lévrier la plus rapide : silhouette fine, 70 centimètres au garrot, une trentaine de kilos sur la balance.

Coursing the Hare par Francis Barlow (1686)

Au XIXe siècle, la Grande-Bretagne compte 150 clubs et le coursing quitte son milieu de Lords emperruqués pour devenir une distraction pour les ouvriers des grandes villes industrielles. À la même époque, le whippet fait son apparition : croisement du greyhound, héros du coursing, et du fox-terrier, il est plus petit et moins couteux. Plus adapté à un élevage populaire, il est néanmoins capable de déplacer ses 12 à 17 kilos à plus de 65 km/h.

Peu avant la Première guerre mondiale, un certain Owen Patrick Smith, promoteur sportif en Californie, décide de moderniser la discipline et de s’inspirer des recettes de l’hippisme. Il invente un lieux dédié, le cynodrome, de forme ovale. Il remplace le lièvre bien vivant par un leurre, et met les chiens en compétition pour encourager les spectateurs à parier.

L’aggiornamento américain parvient en Grande-Bretagne. Le 24 juillet 1926, on inaugure le cynodrome de Belle-Vue. Situé au milieu des maisons en briques d’une banlieue ouvrière de Manchester, il offre quatre soirées de divertissement par semaine aux ouvriers du coin. Le succès est immédiat : près de 300.000 personnes franchissent chaque mois les barrières d’entrée de Belle-Vue. Les jeunes gens se précipitent pour parier devant les tableaux de cotes des bookmakers et savourent quelques bières entre les courses.

En quelques mois, 40 cynodromes ouvrent leurs portes au Royaume-Uni. La frénésie est telle que le Parlement de Westminster s’inquiète. Au cours d’un fascinant débat à la Chambre des communes, le député travailliste J.H. Thomas accuse la nouvelle attraction de corrompre la jeunesse laborieuse. Quant au libéral James Barr, il estime que ce sport « vole le pain de la bouche des enfants [des ouvriers parieurs] pour le mettre dans la gueule des lévriers ».

Peine perdue pour les MPs, les cynodromes de Sheffield, Poole, Walthamstow ou Romford accueillent une foule toujours plus impressionnante. La star de l’époque se nomme Mick the Miller, un élégant lévrier à la robe bringée, vainqueur de l’English Greyhound Derby.

Cette course, disputée sur 480 mètres à Wimbledon, demeure aujourd’hui encore la distinction la plus prestigieuse pour un lévrier. Même si la vague a reflué avec la diffusion des courses hippiques à la télévision dans les années 1960, la Grande-Bretagne demeure avec les États-Unis la grande patrie du lévrier. Près de 2.5 milliards de livres sont pariés chaque année lors des meetings britanniques.

Couverture de l’album « Parklife » de Blur (1994)

En France, la donne est différente. Les courses de lévriers se déroulent dans un quasi anonymat. On ne compte pas plus de 400 propriétaires et à peine un millier de chiens. La plupart des lévriers tricolores sont des whippets, alors que le greyhound règne sur la Grande-Bretagne.

Ils courent à Soissons, le plus prestigieux des cynodromes tricolores, mais aussi à Liverdy-en-Brie, Montauban, Luchon, Yzeure, Toulouse ou encore au Bunny’s Park des Dombes.

La plupart des meetings donnent lieu à des paris, mais les sommes engagées demeurent minimes. Même chose pour les prix offerts par les organisateurs : les champions de France couronnés cette année recevront 120 euros chacun. À peine de quoi payer le déplacement…

Un inquiétant bruit de tronçonneuse

En France, il n’est pas question d’élevages industriels (et de leurs pratiques contestables) ou de business juteux. Simplement d’amour du chien. Une passion dévorante, comme le reconnait Christian Siino :

« C’est presque une drogue. On cherche à les faire aller toujours plus vite. La préparation des courses, les entraînements, les soins, c’est ce qui est le plus excitant dans cette discipline. Les lévriers, j’y pense tout le temps.

Pour moi, tout a commencé en 1983. Je voulais à tout prix un caniche couleur abricot. Et puis mon oncle m’a parlé des lévriers, et m’a convaincu d’en prendre un. Dès l’année suivante, je participais à ma première course. Depuis, je n’ai jamais décroché. C’est un animal magnifique, sublime. Fascinant. »

Les entraînements sont élaborés avec soin : trois à cinq kilomètres de marche tous les deux jours, des séances sur piste pour les plus perfectionnistes, des temps de récupération très étudiés et des pesées fréquentes afin de veiller à ce que l’animal ne s’écarte pas de son poids de forme. « Une hausse de poids de 100g, c’est un dixième de perdu sur la ligne d’arrivée », estime Christian Moiselet. Certains, aussi, massent leur animal…

Les éleveurs font également travailler la réactivité à leurs lévriers, un bon départ étant capital afin de virer en tête à la sortie du premier virage et ne pas se faire enfermer. « Tout petit, on cherche à les rendre vifs, explique Hubert. Quand ils sautent sur les rideaux de la maison, on ne dit rien, on les encourage même à le faire ! » 

Un moyen de les sensibiliser au leurre, ce bout de plastique découpé en lanières et tracté autour de la piste par un moteur de tronçonneuse. Car c’est après lui que les lévriers courent puis s’écharpent gentiment à l’arrivée. Course après course, son bruit sec rythme l’après-midi soissonnaise et provoque l’agitation des chiens dans leurs box de départ.

Mais, malgré l’entraînement, tous les lévriers ne manifestent pas le même amour pour ce type d’exercice.

Hubert :

« Certains chiens s’excitent, s’intimident au départ. Et quand ils perdent, vous voyez à leur mine qu’ils sont vexésCe sont ceux là les meilleurs, ceux qui aiment la course et la compétition. Le mien, c’est tout le contraire. On voit que ce n’est pas son truc. C’est un chien qui préfère passer son temps à manger ou faire des câlins. »

Pour Monique, la femme de Christian Moiselet, Egan fait  indéniablement partie de la première catégorie : « C’est un surdoué. Techniquement, on a jamais rien eu à lui apprendre. C’est pour ça qu’il est si fort. La course, il l’a sent depuis toujours, il a ça dans le sang. Quand il ne gagne pas, il boude. »

Des « RG », un berger allemand et une poignée d’euros

Au bord de l’ovale de sable, on sourit, on converse, on parie. En tout, une centaine de spectateurs, de l’éleveur connaisseur vêtu d’un t-shirt aux couleurs de sa société de courses au badaud soucieux de remplir son dimanche ensoleillé.

Un berger allemand assiste aux épreuves derrière une barrière. Le leurre passe devant lui, avec son ronflement caractéristique de tronçonneuse. Les lévriers le poursuivent, levant un nuage de sable. Comme eux, le chien de garde est hypnotisé, il trépigne. Mais sa maîtresse, une jeune fille en train de se faire draguer, le tient à ses pieds grâce à un solide harnais.

Sous la tonnelle, coca et bières. Sur les nappes en toile, on examine le programme des courses – treize, cet après-midi – bic en main. Parmi les détails fournis par les feuilles A4 agrafées : catégories, distances, records de la piste, et surtout cotes.

Fernando Torres avait fait le déplacement

Ici, point de bookmakers alignés le long de la piste, comme en Grande-Bretagne. Seulement une cahute où, à l’instar des courses hippiques tricolores, on pratique le pari mutuel : l’ensemble des mises des parieurs est déposé dans un pot commun et reversé aux gagnants. On nous glisse que des « RG » surveillent la régularité des épreuves.

Vainqueur, Placé, Jumelé, on parie quelques euros. Non sans avoir observé le défilé des chiens, avant le départ, dans le rond de présentation. Imola Spirito s’y présente. Pour des raisons irrationnelles, sa silhouette noire nous plaît bien. Nous jouons : 5 placé, 4 euros. Le lévrier termine deuxième de sa finale. Nous donnons notre ticket à la jeune fille. Elle nous rend 6,80 euros. Yes.

Christian Moiselet est resté un peu à l’écart de la foule, perdu dans ses pensées. La finale d’Egan approche. Le stress monte. « Je ne sais pas si je vais l’amener dans la boîte de départ, explique t-il. Je n’ai pas envie de lui transmettre ma nervosité à travers la laisse. Je laisserai peut-être ma femme le faire. » Les paris ? Très peu pour lui. Pas le temps. Pas envie. Question de déontologie surtout. « Chacun doit rester à sa place. »

La rumeur d’un possible forfait d’E’Zeppelin, le principal concurrent d’Egan, est en train de faire le tour du cynodrome. Le lévrier luchonnais s’est blessé à la patte lors de sa demi-finale, la veille. Il se murmure même que le vétérinaire aurait déconseillé sa participation. Dans le public, l’importance de la blessure fait débat. Christian Moiselet reste stoïque, regard tourné vers le champ de course.

Finalement, à quelques minutes de la finale, le suspens prend fin. La participation d’E’Zeppelin est confirmée. Le duel tant attendu aura bien lieu.

Egan vs E’Zeppelin

17H45. Egan entre (enfin) en scène. A ses côtés, Flash GordonEpson Derby, Nigan Vom Leineufer, Devaj Bonus, et E’Zeppelin. Le speaker égraine le nom des six finalistes. Six pour un seul titre, celui de champion de France 2012 catégorie 15-17kg.

Nerveux, Egan s’agite un peu puis scrute son adversaire. Christian le retient entre ses jambes, tapote sur son cou, glisse quelques mots rassurants près des oreilles pointues. Sa robe foncée luit sous le soleil de septembre. Sur son dos, une casaque : un chiffre quatre écrit en blanc sur fond bleu.

Son adversaire, E’Zepplin, respire lentement. Le whippet beige ne bouge pas une oreille alors que son solide maître l’exhorte à la performance. Il fixe le lointain. Puis jette un ou deux coups d’œil en direction d’Egan. Sur le sable doré, deux France du lévrier vont s’affronter. Egan River, le Soissonnais, contre E’Zepplin, le Luchonnais. Les plaines picardes face aux pentes pyrénéennes.

E’Zeppelin et son maître

À l’appel de son numéro, le maître d’Egan lui enfile sa muselière, puis le place dans sa boîte de départ. Comme à chaque fois, les whippets s’agitent dans l’espace confiné, les plus nerveux – ou les plus grandes gueules – aboient.

Drapeau jaune. Un bruit de tronçonneuse au démarrage, le leurre arrive. Les boîtes s’ouvrent. Les six chiens giclent comme des bouchons de champagne et se lancent dans la poursuite désespérée des lanières de bâche. Les éleveurs hurlent leurs encouragements en s’avançant sur la piste, les parieurs marmonnent des injonctions en surveillant leur ticket, des chiens spectateurs aboient au passage de leurs homologues. Le bruit de tronçonneuse s’éloigne.

Les six lévriers se bousculent dans le premier virage. Egan River se fraye un chemin entre ses adversaires, et passe en tête. À l’entrée de la ligne droite du fond, il a déjà plusieurs longueurs d’avance sur les cinq autres chiens. Glissant dans la courbe, les lévriers abordent la dernière ligne droite. Les spectateurs portent leur main au-dessus de leurs yeux pour faire pare-soleil, les chiens, lancés à pleine vitesse, gueule ouverte, sont en apnée. La silhouette longiligne des whippets semble se tordre sous l’effort. L’un d’eux est nettement détaché.

22 secondes et 712 millièmes, Egan River franchit la ligne d’arrivée, seul. Il a une demi-seconde d’avance sur E’Zeppelin. Un gouffre. À 54,915 km/h de moyenne, il décroche le titre de champion de France.

Le leurre git inanimé. L’habituelle mêlée des lévriers et des maîtres se forme. Christian Moiselet attache la laisse, et s’en va avec Egan. Ils traversent la pelouse menant au podium.

Les haut-parleurs annoncent les résultats officiels : 4-3-6-1-2-5. Les parieurs vont récupérer leur dû, tandis que des petites filles agitent des drapeaux bleu-blanc-rouge.

Le soleil déclinant dore les rives de l’Aisne. Christian Moiselet pose Egan sur la première marche d’un podium qui en compte six, puis il embrasse son chien. Son épouse enlace elle aussi l’animal. Les officiels recouvrent le sombre pelage du champion d’une casaque tricolore et posent un trophée à côté de lui. Joueur, le chien semble s’amuser à ne pas regarder les photographes qui cherchent pourtant à attirer son attention.

Spectateurs et propriétaires y vont chacun de leur tape amicale sur le dos d’Egan. Tous le savent : l’avenir lui appartient.

Texte et photos : Sébastien Billard et Andy David

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Posted in: Découverte