FOOTBALL – Raphaël, 27 ans, supporter de Rouen

Posted on 22 janvier 2013

3


kir

© KIR

C’est la frange invisible du foot français. À la confluence du sport pro et amateur, entre grandes villes et bourgs ruraux, le National draine quelque 1.700 spectateurs en moyenne à chaque match. Parmi ces supporters, des ambitieux, des teigneux, des taiseux et quelques résignés aussi. La Serviette vous offre une galerie de portraits.

Premier arrêt : Rouen. Raphaël, 27 ans, ex-ultra du KIR.

C’est fou comme un désherbant peut égayer votre soirée. Beauvais, un jour de novembre, en 2002 : le FC Rouen se rend au stade Pierre Brisson pour disputer un 7e tour de coupe de France. Une soixantaine de supporters normands bravent le froid. Ils ont parcouru en car les 95 kilomètres qui séparent les deux villes. Parmi eux, Raphaël, 17 ans, « bâti comme une chips ». Il suit le club depuis une saison seulement. C’est l’un de ses tous premiers déplacements.

Alors que Beauvais mène 2 buts à 1, les supporters rouennais décident de s’amuser un peu. Dépourvus de fumigènes, ils forment au milieu de la tribune un grand tas où se mélangent du sucre et un désherbant, le chlorate (NaCIO­­3). Le résultat est à la hauteur de leurs espérances : le feu prend, une bonne dizaine de sièges sont cramés. « Les flics nous faisaient chier depuis le début du match, alors on leur a donné une bonne raison de nous faire la gueule », explique le jeune homme aujourd’hui.

De Beauvais à Romorantin, de Beaucaire à La Roche-sur-Yon, c’est ici, au milieu de ce football de villes moyennes et périurbaines, que Raphaël, 27 ans, a longtemps trainé ses guêtres et connu ses plus belles tranches de rigolades, malgré des désillusions sportives à la pelle.

Car ce monde, c’est celui dans lequel le FC Rouen vivote depuis maintenant une bonne vingtaine d’années. Après avoir joué aux montagnes russes – montée éclaire en Ligue 2 puis rechute immédiate en CFA – le club erre depuis quatre saisons en National. En attendant mieux.

Raphaël :

« Quand tu connais l’histoire du FCR, quand tu vois le stade et le public que l’on a, notre place n’est pas là, c’est certain. L’agglo de Rouen, c’est 600.000 habitants. Avec ça, on devrait être au moins en Ligue 2… »

Des maillots de l’OM à Rouen ? Insupportable !

Quand Raphaël franchit pour la première fois les grilles du stade Diochon, c’est un ado ignorant les subtilités de la culture ultra, et les vertus de l’alliance du sucre et du chlorate. Raphaël habite à 200m du stade, s’ennuie un peu et décide donc de franchir le pas, par curiosité. Le FCR n’évolue alors que dans les méandres de la CFA.

« J’ai commencé à me ramener là-bas avec des potes de lycée sans être actif en tribunes. Mais malgré la CFA, il y avait encore près d’un millier de spectateurs à chaque match. Alors au fil du temps, j’ai sympathisé, j’ai rencontré d’autres gars et j’ai participé à la reformation d’un kop »

Baptisé Diaboli Kop, le groupe se crée sur la base d’une mouvance inspirée des kop à l’anglaise. Raphaël et ses copains revendiquent le fait de ne pas être des spectateurs mais des acteurs à part entière de la vie de leur club.  Tifos et écharpes fleurissent à Diochon.

Raphaël :

« L’idée qui nous a poussé, c’est le ras-le-bol de voir des gamins se balader dans les rues de Rouen avec des maillots de l’OM. C’était insupportable. On voulait que notre ville existe à nouveau dans le monde du supportérisme français.

 Le territoire, c’est toujours le point de départ pour tout supporter. Et Rouen, c’est ma maison. J’aime cette ville. La rue des Bons-Enfants, le centre historique, c’est superbe.

 A Rouen, quand tu sors bourré de boîte, tu pisses contre un mur. Et tu te dis qu’au XIIe siècle, les mecs faisaient la même chose sur le même mur. Et ça, c’est magnifique. »

Chez le jeune homme, l’envie de défendre les couleurs de sa ville, l’envie, aussi, de se confronter à la « vraie vie » :

 « J’étais gavé de testostérone à l’époque. Les tribunes, le kop, c’était hyper excitant. C’est un truc de jeune homme, c’est le moment où tu bascules dans un autre monde, où tu comprends que tu ne peux plus te permettre de boire un simple Coca… »

Et pour le kop, les débuts sont idéaux. S’amorce une période ascendante au niveau sportif avec deux montées successives en deux saisons, de CFA en National, puis de National en Ligue 2. Inespéré.

« Je tombe et je me tape un KO »

Le club est sur la pente ascendante. René Bertin, président du FCR à l’époque, devant les caméras de France Haute-Normandie, s’enflamme : « Dans trois ans la Ligue 1, dans 7 ans la Coupe d’Europe ! »

Le public suit. Un nouveau groupe se crée, le KIR, pour Kollectif indépendant rouennais, une bande d’agités qui a bien l’intention de mettre le feu à Diochon et qui s’inspire de ce qui se fait alors à Paris. La proximité géographique permet de tisser des liens, notamment avec quelques mecs de Boulogne.

kir 2

© KIR

Raphaël hésite puis s’engage dans cette bande. « Faire des bâches, monter une association, tenir la trésorerie et faire des écharpes, c’était du 24/24 tous les jours pour les créateurs du groupe. Ça devient vite une famille. Tu appartiens à quelque chose, tu te sens respecté, tu gagnes ta place. Ça discute, ça s’engueule, c’est pas toujours d’accord. C’est âpre ».

Arrive le temps des bastons, des vraies. Le dépucelage a lieu sur le parking du Stade Louis-Dugauguez, à Sedan. A l’époque une grosse équipe (Cédric Mionnet, Pius N’Diefy…), à peine reléguée des spotlights de la L1.

« On est arrivés une ou deux heures avant le match et on s’est mis à tourner sur le parking, en attendant les Sedanais. D’un coup, ils débarquent. Je me retrouve en première ligne par hasard, le combat dure 12 ou 14 secondes pour moi. Je me fais aligner de suite. Je tombe, je me tape un KO. C’est dans ce genre de situation que tu sais qui sont tes vrais potes, ceux qui ne te laissent pas tomber

Mais on les a quand même fait reculer, chez eux. C’est ce jour-là que notre groupe s’est fait connaître dans le paysage ultra français. La presse locale en a parlé, les gens se sont dit : ‘Tiens, il se passe quelque chose à Rouen’ »

Des razzias de Mars sur les aires d’autoroutes

Le dépucelage vire à l’orgasme lorsque Rouen, dernier du championnat, reçoit Le Havre. Une « haine viscérale » née sur fonds de suprématie haut-normande :

« Au match aller, ils nous avaient fait une banderole : ‘Rouen, la ville aux cent clochards’ (en référence à ‘la ville au cent clochers’). Alors au retour, on avait préparé ‘Le Havre, verrue de la Normandie’, ‘Rouen Préfecture, Le Havre vide ordure’

Les cars havrais avaient été callaissés. On était dernier mais ce jour-là, à Diochon, on leur met 4-0. Ils ne voient de rien de A à Z. J’ai toujours le DVD du match chez moi. C’est le meilleur moment de ma vie de supporter »

Au cœur du mode de vie ultra, le déplacement. Car, voiture, train. Et les aventures qui qui vont avec. Les nuits passées dans des gares, la voiture qui percute un chevreuil en revenant d’un match à Brest, les bleus sur le corps qu’il faut justifier à ses parents en rentrant à la maison :

« Tu acquiers également une bonne connaissance des aires d’autoroutes. Ça arrivait qu’on fasse des razzias de Mars dans les stations-services. C’était avant Sarko, une époque où tu pouvais encore t’amuser »

Sauf que, malgré la victoire au Havre, le club finit la saison de Ligue 2 à la dernière place. Retour en National puis en CFA. « Là c’est dur. Les déplacements à Saint-Lô, avec personne en face, aucun intérêt. A Vitré, à la mi-temps, je fumais une clope dans le rond central ».

kir 3

© KIR

Depuis, Rouen s’est stabilisé en milieu de classement en National, comme éternel outsider de ce championnat, avec l’espoir de retrouver un jour le football pro entraperçu pendant une saison en Ligue 2.

Raphaël continue d’y croire :

« Brest et Reims, ils étaient comme nous, dans la misère, il y a quelques années. Maintenant, ils sont en Ligue 1. Il y a la place pour y aller. Ils ont été plus sérieux mais ça crée de l’espoir. On n’est pas loin. Bon, en même temps, ça fait 20 ans qu’on n’est pas loin… »

« Demba Ba, il était lamentable chez nous »

Car au FCR, la lose n’est jamais loin. Non seulement les coffres sont souvent vides mais les choix sportifs ne sont pas des plus pertinents. Se débarrasser d’Aurélien Chedjou et de Demba Ba pour trois cacahuètes, les dirigeants auraient pu être plus clairvoyants.

Quoique…

« Demba Ba, il était lamentable chez nous. Il a fait une saison de merde… »

Les quatre années de CFA puis les obligations professionnelles ont éloigné Raphaël de Diochon. Il vit aujourd’hui en région parisienne, ses apparitions en tribunes se font donc rares : « Quand Rouen joue à Paris, au PFC ou au Red Star, j’y vais ».

Voir Rouen en National, désormais, suscite en lui des sentiments partagés. Rester intercalé entre foot pro et foot amateur, a un certain charme, à l’entendre.

« Si j’étais encore à Rouen, je serai toujours au stade tous les weekends. Je prendrais toujours plus de plaisir, même en National, que n’importe quelle autre équipe de Ligue 1

Bien sur, j’aimerais voir Rouen aller plus haut, mais on s’amuse plus ici, en National. Les prix des places ne sont pas prohibitifs, les mesures de sécurité ne sont pas les mêmes »

Mais ça pourrait aussi être beaucoup mieux, concède t-il :

« La National, c’est un peu le football des déshérités, des clubs qui n’ont pas pris le bon virage. Typiquement, le FCR, avec deux liquidations judiciaires et une relégation administrative en 20 ans, c’est ce qu’on appelle ne pas prendre le bon virage« 

Et ça va continuer comme ça ?

« Sincèrement, je crois que si le FCR est encore en National dans dix ans, ça sera déjà pas mal. Ça marche tellement pas. L’essentiel, c’est qu’on soit vivant »

La nuit, Raphaël continue de dormir avec son maillot rouge Hummel. Il rêve à des jours meilleurs :

« L’avenir du foot, ce n’est pas le Qatar : il arrivera un moment où les Patrick Bruel ne suffiront pas à remplir le Parc des Princes. Un jour, les gens reviendront au foot de proximité, peut-être dans dix ans.

Parfois, je vois des mômes de 18 ans avec des écharpes de Rouen, ça me fait plaisir. Ça montre qu’il y aura toujours des supporters du FCR, même si on reste à ce niveau. Quelque part, le National, c’est l’avenir du football »

 

Dans un café parisien, Sébastien Billard et Andy David

 

A lire aussi :

Voyage au pays des « Culs rouges »

Publicités