FOOTBALL – Luzenac déplace ses montagnes

Posted on 23 mai 2013

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Dans le classement du championnat de France de National se cache un village de 600 habitants, niché dans les Pyrénées, qui parvient avec malice à se maintenir au niveau de métropoles footballistiques. La Serviette s’est rendue en Ariège, afin de percer le mystère Luzenac.

Le fond de l’air est frais, mais le soleil brûle la peau. Au loin, deux murmures résonnent dans la vallée encaissée : le son rocailleux d’un torrent de montagne et le souffle étouffé d’une usine. Le bois de la petite tribune craque sous les pas du promeneur. On aurait envie de s’allonger sur la pelouse, nette et lisse, légèrement en pente au niveau d’un poteau de corner.

C’est là, au Stade Paul-Fedou, que Luzenac a bâti sa réputation, celle du plus petit des grands clubs de foot de l’hexagone : c’est la plus petite commune à posséder un club dans les cinq divisions nationales. À moins que se soit celle du plus grand des petits clubs de France…

Depuis quatre saisons, l’US Luzenac, devenu Luzenac-Ariège-Pyrénées (LAP) l’été dernier, se maintient au sein du 3e échelon du football français auprès d’anciennes gloires de la Ligue 1 ou d’ambitieux clubs professionnels. Le club s’est taillé une réputation d’équipe soudée, au jeu combatif, difficile à manoeuvrer à domicile dans ses montagnes pyrénéennes.

Année après année, en défi à toute logique, Luzenac refuse de descendre, même si le printemps 2013 apporte son lot d’inquiétudes : 12e avant le dernier match de championnat, l’équipe n’a pas encore assurée son maintien.

Sébastien Mignotte est l’un des témoins clef de cette réussite. Depuis plus d’une décennie, ce défenseur central domine l’arrière garde du club pyrénéen de son 1.86m. Il en a même été le capitaine jusqu’à cette année. Il sert la main avec fermeté mais esquisse vite un sourire.

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Sébastien Mignotte

« Ici, les gens me connaissent. Ce matin, je suis allé acheter un poulet, je suis passé à la banque, puis à la boulangerie, et on m’a dit ‘Ce soir, il faut gagner’ »,explique t-il, assis au café Le Central, à Foix, le matin d’un match capital face au Paris FC.

C’est à Toulouse, une centaine de kilomètres plus au nord, que l’histoire de ce cadre de Luzenac débute. Adolescent, il écume les équipes de jeunes du TFC, club pro de la ville rose. « J’avais 19 ans quand Eric Mombaerts a pris les commandes de l’équipe réserve. Il ne croyait pas en moi, je ne jouais que pour encadrer l’équipe de Division d’honneur (DH). J’ai donc quitté le club, sans regrets », assure t-il.

Une opportunité se présente aussitôt à Luzenac. Sébastien suit alors des études à la fac de Toulouse mais il a encore envie de jouer. Le village est accessible en voiture, c’est l’un des meilleurs clubs amateurs du coin (l’équipe joue en DH), le défenseur y voit une occasion de rebondir : « Au début, l’objectif était seulement d’aller jusqu’en CFA, histoire de compléter mes revenus grâce au foot ».

« Personne ne pouvait nous arrêter »

Les trajectoires de Sébastien Mignotte et de l’US Luzenac se rejoignent. Depuis sa défense centrale, il connait les montées successives : DH, CFA 2, CFA. Jusqu’à une saison miraculeuse, la saison 2008/2009:

« Cette année-là, sur le terrain, personne ne pouvait nous arrêter. Tout nous réussissait : tu frappes dix fois le poteau et neuf fois sur dix, c’est un poteau rentrant »

Luzenac joue sa montée en National lors du dernier match, à Albi. Le derby tourne à l’avantage des Ariégeois, l’équipe est promue. « La montée en National était inespérée, explique le défenseur. Une surprise pour tout le monde et surtout pour nous, les joueurs ! » 

Secret de la réussite sur le terrain ? Un état d’esprit :

« Le groupe s’est constitué autour d’une bande de potes : il y avait un noyau de 5-6 joueurs sur lequel d’autres sont venus se greffer. On est vite devenus des amis.

Àl’époque, on s’entrainait à peine deux fois par semaine, on faisait les déplacements en minibus et les collations dans les troquets que l’on trouvait sur la route. On avait un boulot à côté mais cela ne nous empêchait pas d’avoir une poche avec un jean dedans, pour aller faire la chouille à Toulouse après les matches. »

Malgré les 3e mi-temps arrosées, le club se hisse au 3e échelon du foot français. La belle histoire du village de montagne aurait du s’arrêter là. Mais non : pour sa 1ère saison à ce niveau, l’US Luzenac est leader du championnat après six journées. Et son stade Paul-Fedou, étroit, pentu, champêtre, devient l’un des principaux sujets de conversation chez les joueurs et dirigeants des équipes adverses.

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L’US Créteil, poids lourd du championnat, viendra comme beaucoup d’autres se perdre dans les montagnes.

« Ils mènent 1 à 0 au bout de huit minutes. On égalise. Le stade ‘prend feu’ et on en met trois autres derrière. Je voyais les joueurs de Créteil lever les bras, se pourrir entre eux, parler du terrain qui penche.

Leur frustration était énorme. Ils savaient qu’ils étaient en train de passer pour des couillons en perdant contre nous. Reims, Évian, Troyes, ils se demandaient tous où ils avaient atterri quand ils arrivaient ici. »

Autour des mains courantes et sur la petite tribune se pressent entre 500 et 1.000 spectateurs. Les remplaçants s’échauffent dans une zone herbeuse derrière eux. Paul Fedou a tout du traquenard pour des joueurs habitués à des stades d’une autre dimension, garnis de loges pour les sponsors. Le club termine sa première saison en National à la 9e place.

Au pays du talc et du rugby

« Luzenac, c’est une église, un café (quand il est ouvert) et un terrain de foot« , sourit Jacques, un des plus anciens supporters. Un village en pente, le long de la RN 20, direction Andorre. À l’entrée, l’immense usine de talc qui fait vivre la vallée. Depuis le XIXe siècle, la carrière à ciel ouvert de Trimouns, proche du village, dessine en effet une cicatrice blanche de deux kilomètres sur trois dans le vert militaire des montagnes.

Camions aux roues gigantesques et excavatrices bourdonnantes travaillent le long des terrasses et des étranges circonvolutions de la roche, creusant les filons de mai à octobre. Le talc pur descend ensuite dans la vallée, direction Luzenac, dans des petits chariots accrochés à un téléphérique. La ligne surplombe toujours le stade Paul-Fedou.

D’impressionnantes cuves cylindriques et de vastes hangars bordent l’Ariège tumultueux. Dans l’usine Imerys, le minéral est traité, broyé, empaqueté. Des camions emportent ensuite l’or blanc au loin, via la nationale 20. La poudre servira à nettoyer les fesses de bébé, mais surtout à ignifuger des toitures, fabriquer du papier ou isoler des pots d’échappements.

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Luzenac. Au loin, l’usine Imerys

C’est en 1936 que Paul Fedou, alors patron de l’usine, aiguillonne ses ouvriers vers un loisir sain. Le 20 août, il participe à la fondation de l’Union sportive des talcs de Luzenac. Sur la première photo officielle, les joueurs, maillot bleu et rouge, moustaches et bérets sur la tête, regardent l’objectif avec sérieux.

La proximité entre l’usine et le club est évidente à la lecture des statuts de l’association. Le siège social est installé dans la salle de la cantine de la Société anonyme des talcs de Luzenac. But déclaré de l’entité : pratique de l’éducation physique, du ski, du tir et de la préparation militaire

Dans un département, l’Ariège, dominé par le rugby, Luzenac joue depuis longtemps les porte-drapeaux du ballon rond. Le club évolue dans les hautes divisions régionales et en D4 dans les années 1970. Jusqu’aux années 2000, il a pu compter sur le patronage de l’usine pour attirer les meilleurs joueurs (amateurs) des environs.

Serge Conesa, dit « Le Cadet », était l’ailier de l’US Luzenac à cette époque. Aujourd’hui supporter avisé du LAP, il se souvient avec émotion du temps de l’insouciance.

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Serge Conesa

« Moi, mon titou, j’ai participé à la montée du club en Division 4. C’était en 1974. À l’époque, la prime de match, c’était 35 francs qu’on te mettait dans une enveloppe avec le logo de l’entreprise de talc dessus.

On allait direct acheter notre bouteille de Ricard, qui était bue sur le champ. On ne nous faisait pas souffler dans un ballon comme aujourd’hui, on allait en boîte à Ax-les-Thermes. »

Changer ou mourir

En National depuis quatre saisons, Luzenac s’efforce aujourd’hui de se trouver un modèle pérenne pour y rester.

Depuis quatre saisons, le club peut compter sur Jérôme Ducros, PDG du groupe immobilier JD Promotion et mécène incontournable du sport régional. Celui dont la société sponsorise déjà le Téfécé à hauteur de 750.000 euros est arrivé en Ariège en 2009, avec un objectif clair : restructurer Luzenac.

« J’ai accepté la présidence à condition de professionnaliser le club, de l’ouvrir au département et de casser les querelles de clocher pour en faire un vrai club de National (…) Le but n’est pas d’injecter de l’argent dans des clubs mais de les restructurer », déclarait ce toulousain de 44 ans en mai 2012.

La mue du club est en marche. L’été dernier, le budget est passé de 1.5 à 1.9 millions d’euros. Si Luzenac reste l’un des budgets les plus modestes de National, il n’était encore que de 800.000 euros il y a quatre ans lors de la montée. Le club a changé de nom, retravaillé à la marge son logo. L’US Luzenac, association de type loi 1901, est devenu le LAP, pour Luzenac Ariège Pyrénées, avec le statut de SASP.

D’autant que la FFF a sonné le glas des matches à Paul-Fedou. La dérogation qui permettait jusqu’ici aux « Bleu et Rouge » de jouer sur ce terrain jugé trop petit, même pour le foot semi-pro, a expiré l’automne dernier.

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Luzenac joue depuis octobre à Foix, la préfecture de l’Ariège, 35 kilomètres plus bas.

Enfin, Luzenac peut désormais compter sur le soutien d’un champion de monde : Fabien Barthez. Proche de Jérôme Ducros, l’ancien gardien des Bleus occupe la fonction de président d’honneur au sein de l’organigramme du LAP. Le natif de Lavelanet, village distant de 50 kilomètres, professe au quotidien ses conseils au staff et aux joueurs.

Christophe Rodriguez, directeur sportif du club depuis 2008, résume le tournant pris par le LAP :

« Après l’euphorie et les bonnes surprise des années 2000, nous avons la volonté d’inscrire Luzenac durablement dans le foot de haut niveau, de jouer le haut de tableau d’ici 3-4 ans.

Pour y arriver, ces changements étaient indispensables. Ils vont nous permettre d’attirer de nouveaux partenaires et de professionnaliser encore davantage nos structures » 

Des structures de club pro

Terminées les une à deux séances d’entraînements par semaine. Luzenac s’entraîne depuis sa montée chaque jour. Les séances ont lieu sur les installations de la ligue Midi-Pyrénées, à Castelmaurou, dans la proche banlieue toulousaine. À la disposition du staff et des joueurs, terrains en herbe, synthétique, salle de musculation et vidéo.

Entre les entraînements à Toulouse et les matches à Foix, les liens avec le village, inévitablement, se distendent saison après saison, même si le siège du club et les équipes de jeunes demeurent à Luzenac.

Des chamboulements majeurs pour le public, composé pour l’essentiel d’anciens joueurs et bénévoles du club.

Serge Conesa :

« Le déménagement, le changement de nom, c’est malheureux, c’est un vrai arrache-cœur pour moi et pour beaucoup d’anciens… Le dernier match à Paul Fedou, ce fut un moment très triste pour nous qui avons joué sur ce terrain, assisté à toutes les rencontres et vécu tant de belles choses ici »

D’autant que la nouvelle enceinte du club, à Foix, est loin d’avoir séduit. Malgré des montagnes et un château fort en guise de décor de cinéma, le Stade du Courbet n’a pas l’allure d’une forteresse imprenable. Une piste d’athlétisme sépare les spectateurs du terrain, et tranche radicalement avec l’ambiance de Paul Fedou, où supporters et joueurs pouvaient se toucher.

Certains anciens ont lâché l’affaire et ne viennent plus aux matches. « Ils ont l’impression que ce n’est plus vraiment Luzenac », tente de justifier Serge Conesa. Une navette a été mise en place les soirs de matches pour relier Luzenac à Foix, mais le déplacement est une barrière pour un public à la moyenne d’âge relativement âgée.

Malgré la nostalgie, Serge, lui, est toujours de la partie :

« Je regrette cette décision mais je la comprends. Pour jouer à ce niveau là, il n’y a pas de mystère. Évoluer à Paul Fedou, avec une équipe composée d’Ariégeois, ce n’est plus possible, il faut se faire une raison. Le football a changé. »

Au fil des 13 saisons passées au club, Sébastien Mignotte a vu le club grandir. Le profil des joueurs qu’il y côtoie a changé : il est le dernier joueur de l’équipe première à vivre en Ariège (ils étaient 3 l’année passée, 7 lors de la montée), quand ses coéquipiers habitent tous à Toulouse.  Le défenseur est aussi le dernier joueur de l’équipe-type à travailler à mi-temps là où douze de ses partenaires bénéficient de contrats fédéraux. Parmi eux, Nicolas Dieuze, milieu de terrain, 280 matches disputés en Ligue 1, à Toulouse ou à Grenoble.

Les valeurs de combativité, hier pierre angulaire du succès de Luzenac, ne sont plus les caractéristiques premières de l’équipe. « À ce niveau, elles ne suffisent pas », lâche, lucide, Sébastien Mignotte.

Les joueurs sont pro, passés par des centres de formation français. « Ils sont à Luzenac aujourd’hui, ils seront ailleurs demain. C’est quelque chose d’assez nouveau pour nous », semble regretter Serge Conesa, nostalgique.

Bataille pour le maintien

Vendredi 3 mai. Les ombres s’allongent sur le Stade du Courbet de Foix, le ciel vire du bleu au mauve. Luzenac reçoit le Paris FC : à quatre journées de la fin du championnat, les deux équipes craignent pour leur maintien. 800 spectateurs tourvent place sur les tribunes Honneur et Pesage. Une piste d’athlétisme sépare joueurs et spectateurs. Le son sec d’une corne de brume claque au-dessus de l’Ariège : ce sont quelques supporters abordant des maillots du LAP. Ailleurs, des admirateurs de Nicolas Dieuze chantent indistinctement. Ici et là, on dîne d’un sandwich vantrèche acheté à la buvette, aux portes du stade.

Très vite, le PFC semble fébrile et les attaquants luzenacois se créent des occasions décisives. Les « Bleu et Rouge » mènent un puis deux à zero. Les applaudissements alternent avec de longues phases de silences. Des jeunes, pas mal d’anciens, un public qui apprécie les tacles, le combat, l’abnégation. « Peu importe la qualité de jeu », explique Serge Conesa, debout, les yeux rivés sur le jeu. Le grillage a remplacé la main courante de Paul Fedou mais cela ne l’empêche pas de pester à chaque perte de balle.

A Foix, le 3 mai 2013

Pour André, la soixantaine, voir les matchs de Luzenac, c’est nouveau :

« Je suis du quartier, j’habite derrière les immeubles blancs, là-bas. Venir au match, c’est un peu ma promenade verte. Les gens du rugby (l’US Foix était jusqu’ici l’équipe majeure au Stade du Courbet) n’étaient pas forcément ravis. Mais finalement, ça se passe bien, même s’ils ont été obligés de mettre des grillages. Il n’y a pas très longtemps, une ligne de six ou huit CRS se sont mis devant la tribune pour calmer les supporters de Metz. »

Il n’y a quasiment personne dans le club-house. Seul un téléviseur s’évertue à diffuser la météo de France 2 (présentée par Anaïs Baydemir). « À Luzenac, ça a miaulé quand ils sont descendus jouer ici. Mais moi, ça me va », lâche Jacques, 63 ans, supporter du club depuis un demi-siècle et ancien des équipes réserves. Avec ses deux frères, il est venu dans le bus gratuit mis à disposition par le club pour amener les spectateurs de Luzenac à Foix (35 kilomètres et 250 mètres d’altitude séparent les deux villes).

Un gosse qui joue dans une flaque se fait engueuler par son père. Un jeune à la voix aiguë se plaint d’un joueur parisien : « Il lève les bras sans arrêt. Il se prend pour Jésus ou quoi ? »

« Il n’y est pas, là », s’emporte Jacques. Il parle d’un hors-jeu luzenacois signalé d’un lever sec de drapeau par l’arbitre assistant. Pas grave, sur le tableau d’affichage, les chiffres 4 et 0 luisent en chiffres digitaux dans la nuit, venue des froides montagnes. Trois coups de sifflet, applaudissements, soulagement. Devant les petits immeubles qui entourent le stade, on se salue, les phares disparaissent vers le lointain. Il est dix heures, les rues de Foix se sont vidées.

Ce soir là, le LAP s’est rapproché du maintien en National. Tout se jouera le 24 mai, à Cherbourg, bien loin des Pyrénées. La partie ne sera pas facile. Mais rien n’est impossible quand on a l’habitude de déplacer des montagnes.

À Foix et Luzenac – Sébastien Billard et Andy David

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