CYCLISME – Crikey Cadel, crocodile dandy

Posted on 27 juillet 2014

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Geoff et Cadel - Twitter @CrickeyCadel

Geoff et Cadel – Twitter @CrikeyCadel

À l’arrivée du Tour de France 2012, La Serviette croisait le chemin de Geoff Barrett, un extravagant supporter de Cadel Evans. Signe particulier : il se balade le long des routes dans un étrange costume de crocodile. Il était de notre devoir d’en savoir plus. De retour en France en 2013, il s’est longuement confié.

21 juillet 2013. Le bourdonnement des motos de gendarmes annonce un énième passage du peloton. Sur les Champs-Elysées, fans de cyclisme en maillot et badauds en short forment des rangs compacts, le long des barrières PMU. Lorsque les coureurs passent, les spectateurs se mettent sur la pointe des pieds et les applaudissements claquent, tandis que le soleil décline vers l’Arc-de-Triomphe. Derrière eux, un crocodile d’environ deux mètres de haut gesticule…

Démarche chaloupée, mâchoire entrouverte, il pose avec les enfants et amuse les supporters en cuissard. Il porte des deux mains une banderole jaune, tel un manifestant qui – pour une fois – serait de bonne humeur. Dessus, un crocodile, et un simple slogan : « Crikey Cadel ». Crikey – une sorte de « Ca alors ?! » souvent utilisé en Australie. Cadel, pour Cadel Evans, seul coureur de l’hémisphère sud a avoir remporté le Tour de France.

Mi-croco, mi-homme

Entre 2007 et 2013, le reptile aux yeux rieurs a traversé les océans pour encourager le coureur au cours de la plus prestigieuse course cycliste du monde. Mi-croco, mi-homme, il sautille au bord de nos départementales, peint l’asphalte de ses couleurs et boit quelques bières au passage, avec son vélo jamais loin. Sous le costume, Geoff Barrett, 51 ans, venu de la région de Perth, en Australie.

Décoiffé par l’imposante gueule de croco, silhouette mince de cycliste, barbe de trois jours, il reprend son souffle et raconte son histoire avec une pointe d’accent australien.

« J’ai vraiment commencé à être accro au Tour dans les années 1980, quand Greg LeMond gagnait. À l’époque, la diffusion à la télévision australienne était catastrophique. Peu à peu, on a eu des images, puis un résumé quotidien. Moi, j’ai beaucoup roulé, mais plutôt pour me déplacer, peu en compétition. Ce qui m’intéresse le plus, c’est le spectacle du Tour. »

D’où un premier voyage en France, en 2002, en civil, avec femme, enfants, et une pancarte pour soutenir l’un des meilleurs sprinters de l’époque : « Robbie McEwen, un Aussie en vert ». L’expérience lui plaît. Cinq ans plus tard, il revient, mais cette fois avec un vélo. Avec plusieurs compatriotes, il participe à un « Bike Style Tour », un voyage organisé pour cyclistes où l’on roule le matin et l’on suit l’étape au bord de la route l’aprem’.

C’est là que commence l’histoire entre Geoff et Cadel Evans. Au cours du Tour 2007, le coureur australien perd la course face à Alberto Contador pour 23 secondes. Sur les Champs-Elysées, Geoff a une révélation :

« En voyant à quel point Cadel était catastrophé, je me suis dit : ‘Je veux revenir pour le voir gagner le Tour’. C’était comme un engagement que je me serais donné. »

Kangourou vs. Crocodile

En Australie, cette deuxième place suscite l’engouement. Cadel Evans est considéré comme un futur vainqueur, le télévision diffuse les étapes en prime time, et les supporters australiens prennent de plus en plus l’avion pour l’encourager.

« Evidemment, j’aurais pu faire comme les autres et venir avec comme mascotte un kangourou boxeur. Mais j’ai voulu faire quelque chose de différent. Cadel est né à Katherine, dans le nord de l’Australie, au pays des crocodiles. »

Geoff se rend dans un magasin Australian Geographic (un mix de National Geographic et Nature & Découvertes) et flashe sur un crocodile gonflable. De quoi se faire remarquer dans la foule des ascensions.

« J’ai dit à mes proches : ‘Surveillez vos télés pendant les étapes !' »

Le but, c’est aussi de se faire remarquer par Cadel Evans. Pas facile quand on sait que le coureur au regard bleu fait plutôt partie des timides du peloton :

« J’ai essayé de faire connaissance avec Cadel à plusieurs reprises. En 2009, j’ai essayé deux fois de rouler à côté de lui avec ce crocodile gonflable sur le dos. C’était après des arrivées d’étapes de montagne, lorsque les coureurs redescendent vers leur hôtel. J’essayais de lui parler, mais il s’est juste contenté de me dire : ‘Attention ! Si tu le coinces dans les drapeaux, on va tomber tous les deux' ».

Un constat s’impose : un crocodile gonflable, ce n’est pas assez. Alors que le cycliste australien est annoncé parmi les favoris en 2011, Geoff décide donc qu’il sera lui même le crocodile.

Quelques clics sur internet et une panoplie complête de croco arrive à Perth : ample combinaison verte en mousse et imposante tête, Geoff voit par la gueule de l’animal. Un de ses potes promet alors de faire la paire, en venant habillé en Steve Irwin, le célèbre chasseur de crocodile de la télé australienne (« Un gars qui est parti un peu trop tôt, à cause d’une histoire avec une raie »).

Un costume qui change tout

Lors de cette édition, le crocodile démontre sa capacité à être au bon endroit au bon moment. Lors de la troisième étape, au fin fond de la Bretagne pluvieuse, le crocodile se poste devant le car de l’équipe BMC. Derrière les vitres, certains coureurs remarquent cet étrange animal s’agitant au dehors :

« Tout le monde se marrait, les coureurs me prenaient en photo, tweetaient, etc. Ce premier contact était positif. »

Les kilomètres s’enchaînent, les villes-étapes se succèdent : sur les chaussées hexagonales, des dessins de crocodile apparaissent. Et dans une édition indécise, Cadel Evans joue plus que jamais la gagne. Thomas Voeckler, longtemps en jaune, finit par lâcher prise, Alberto Contador est en méforme, la victoire se joue entre les frères Schleck et le champion australien.

Grenoble. Dernier samedi du Tour. Contre-la-montre individuel, 42,5 kilomètres. Troisième au classement général, Cadel Evans doit reprendre 57 secondes à Andy Schleck pour remporter son premier Tour de France. Sur les pentes reliant Vizille et Uriage, le coup de pédale de Cadel Evans est souple et régulier, celui des deux Luxembourgeois heurté et inefficace. L’Australien reprend plus de deux minutes et remporte le Tour de France.

Posté à l’arrivée, dans le Parc Mistral, Geoff à chaud sous son costume. Il est inquiet :

« C’était spécial. Le podium a tardé à être organisé, à cause du contrôle anti-dopage… Là, on s’est dit, on fait quoi, on attend ? Il y avait plein de monde dans ce parc…

Ils ont fait passer Cadel avec un mur de policiers, d’officiels, ou je ne sais pas qui. Il m’a vu, il a traversé la foule et m’a attrapé la main. On a posé ensemble. Je savais qu’il viendrait me voir, le lendemain, sur les Champs s’il me voyait. Parce qu’il savait que je le suivais depuis longtemps. »

Et ce dimanche là, ce qui devait arriver arriva :

Depuis, les relations entre Cadel et son croco se sont renforcées.

« En 2013, je suis arrivé pour le contre-la-montre du Mont-Saint-Michel. Là-bas, j’étais dans un hôtel qui avait une vue sur le quai. Depuis la fenêtre, on pouvait accéder, via un faux plafond, à l’épreuve. Je me suis préparé. Cadel était loin au classement, il restait beaucoup de coureurs à passer. Après son passage, je me suis glissé dans le no-man’s land, près des bus des équipes.

J’ai rencontré le mec des relations presse de BMC (l’équipe de Cadel Evans), avec qui je parle pas mal depuis 2011. Il me dit : ‘Cadel prend une douche dans le bus. Si tu bouges pas, il va pouvoir te voir’. Je me suis allongé et un des soigneurs m’a filé une bière. Je l’avais rencontré deux ans auparavant, sur la route, en croco, il m’avait parlé. Là, il me dit : ‘Tu veux monter dans le bus ?’ Cadel était là. Il regardait les autres coureurs arriver depuis la fenêtre du car.

Je suis resté avec lui 15-20 minutes. Il m’a dit ‘Il y a peu de gens du public qui sont montés dans ce bus’. Je pense que c’est un gars plutôt réservé, mais je pense qu’il a accepté et il était content de faire ce truc un peu fou. »

« Cadel a des mains douces »

Retour sur les Champs-Elysées. Le peloton vient de repasser. Les Skoda des directeurs sportifs ferment la marche. Soudain désoeuvrés, des enfants sautillent face à ce crocodile géant, visages rayonnants et/ou effrayés. L’un d’eux porte un maillot BMC. Il y a quelques jours, Cadel Evans avait offert à Geoff un dossart. Le crocodile le décolle de son costume et l’offre au gamin, âgé d’une dizaine d’années…

Au fait, ce costume, n’est-ce pas trop compliqué à gérer ?

« En fait, je me laisse porter. Le seul problème, c’est quand les gamins deviennent un peu trop excités et commencent à tirer la queue. Mais je laisse faire, je les ignore. Ce qui est drôle, parce que mon boulot, en Australie, c’est teacher consultant : j’apprends aux profs à gérer leurs élèves dans la classe ! (rires)

Une partie de mon job, c’est de montrer aux profs comment ils peuvent changer la façon dont ils gèrent leurs relations avec les gens. En fait, un des trucs clés dont on parle, c’est d’avoir une relation personnelle avec les enfants. Donc, lors des séminaires, l’une des premières choses que je fais quand je m’occupe d’un nouveau groupe de profs, c’est de leur parler un peu de moi dans ma présentation. Et en général, je vais leur montrer des photos de cet idiot habillé en crocodile. »

Geoff et Cadel - Twitter @ClickeyCadel

Geoff sur les Champs-Elysées

Si l’on ne sait pas exactement ce que pensent les profs australiens de Crikey Cadel, madame a longtemps été sceptique…

« C’est parfois compliqué. Cette année, elle m’a dit : ‘D’abord les vacances, ensuite le Tour’. Mais bon, elle était avec moi au Mont St Michel (11e étape contre-la-montre). Je courrais après Cadel et elle était derrière moi, elle m’a pris en photo, elle a porté mes affaires, etc. Il est venu, lui a serré la main. Elle m’a dit : ‘C’est un gars sympathique. Je peux te le dire, c’est vraiment un mec bien, il a des mains douces’.

Elle s’est prise au jeu et elle a accepté que j’ai cette espèce d’obsession a propos de tout ça. Après, les jeunes filles, qui veulent se faire prendre en photo, ça l’embête un peu quand même… »

« Je suis juste un idiot dans un costume »

Retour sur les Champs-Élysées, à nouveau. Le vainqueur de l’étape, Marcel Kittel, et le vainqueur du Tour de France 2013, Christopher Froome ont levé les bras depuis longtemps. Une douce nuit d’été baigne Paris, apaisée par la voix chaude de Daniel Mangeas.

Aux côtés de Geoff, le crocodile, il y a Mel. Mel est un pote australien, fine casquette de cycliste à la visière remontée, qui trimbale la lourde valise à roulettes contenant le matériel de scène de Crikey Cadel. Il s’assure également que Geoff, dont la vue est sérieusement limitée, ne se perde pas :

« Je suis là pour le guider, m’assurer que tout va bien », explique-t-il.

En 2013, ils ont traversé la France ensemble, au volant de voitures de location (ils ont d’ailleurs cassé une vitre arrière avant l’arrivée à Paris).

« J’aime bien la France, j’arrête pas de revenir… Mon coin préféré, c’est vers Carcassonne. Pour nous, les Australiens, c’est fascinant qu’une ville si ancienne puisse exister. Le seul truc étrange en France, c’est les péages sur l’autoroute. Incroyable… Ce matin, j’ai payé 32.90 euros en revenant de Superdévoluy pour revenir à Paris… On n’a pas ça chez nous ! »

Sur la routes de l’hexagone, les deux hommes rencontrent d’autres supporters, et soignent leur popularité. Geoff :

« Les gens viennent nous voir et disent ‘C’est bien ce que vous faîtes’ et veulent poser en photo avec moi. Pourtant, je suis juste un idiot dans un costume, ils pourraient faire la même chose. »

Et puis il y a le road-trip :

« On prend un peu nos décisions sur le moment, plan A, plan B, on voit après comment ça roule. On a grimpé l’Alpe-d’Huez avec d’autres amateurs pour lever des fonds pour une association, après, on essaie de trouver un bon endroit pour encourager les coureurs, on dort dans des hôtels à l’improviste… »

Mel : « En fait, je ne sais pas quand est-ce qu’il se repose. Je m’endors à l’hôtel, et quand je me réveille, Geoff est dans son lit, je sais pas trop comment il y est arrivé, les lampes sont allumées ».

photo 3

Un croco derrière soi

Le Tour de France 2013 fut décevant pour Cadel Evans, sans victoire d’étape et avec une 39e place au classement général. Mais la passion, elle, est toujours intacte :

« C’est une déception, mais je me suis rendu compte que j’étais moins intéressé qu’avant par le résultat. Et après l’avoir fait plusieurs fois, je me rend compte que je saurais mieux ce qu’il se passe si j’étais à la maison, en train de le regarder à la TV le soir, dans ma laverie (en Australie, le Tour est diffusé en différé le soir en prime time, de 20h à minuit)

Sur place, tu es en train de courir et de faire des truc, donc tu ne vois pas tout ce qu’il se passe. Tu vas sur la route, les coureurs passent et voilà, c’est fini. Mais mon but, c’est juste que Cadel voit que je suis là, pour le soutenir. « 

Cette année, l’Australien a privilégié le Giro (8e place). Geoff était sur les routes d’Italie pour l’encourager… À 37 ans, le coureur approche de la fin de sa carrière. Certains parlent même d’une retraite en 2015. Mais peu importe ce que choisira le coureur, la route ou la retraite, l’Australien sait qu’il aura toujours un crocodile derrière lui.

 

Andy David & Sébastien Billard

Retrouvez Crikey Cadel sur son compte Twitter

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