FOOTBALL – Sedan : Nuée ardente

Posted on 18 septembre 2014

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Sedan-couv

À l’été 2013, le CS Sedan-Ardennes, double vainqueur de la Coupe de France, est mis en liquidation judiciaire et relégué en CFA2. Dans cette place-forte du football français, les supporters n’ont pas désarmé. Reportage.

Pour un peu, on se croirait à la plage. Il y a des jeunes filles qui se marrent, des mecs qui se chambrent, et un pack de 1664 fraîches. Il est 15 heures et ils sont une quinzaine de supporters sedanais à cramer sur le béton de la tribune basse du stade Louis-Dugauguez.

Au-dessus, le long de la balustrade, une poignée d’entre eux déplient un immense maillot vert et rouge. « Roro », Michel, Damien et Catherine, les leaders du Kop Vert et Rouge (KVR), l’un des principaux groupes de supporters du club ardennais, donnent leurs instructions. Des volontaires s’emparent des coins et maintiennent le tifo en place. La pièce de tissus, large d’une quinzaine de mètres, flotte au vent.

Bache-KVR

À trois heures du coup d’envoi d’un match contre la réserve du Paris FC, décisif pour la montée en CFA, le show du KVR est presque prêt.

Voir un aussi grand tifo se déployer dans ce stade, entendre les rires de supporters enthousiastes, tout ça tient du miracle à Sedan. Car à l’été 2013, Louis-Dugauguez était à deux doigts de rester vide à jamais.

Un club menacé de mort, une ville traumatisée

En juillet 2013, le CS Sedan-Ardennes est mis en redressement judiciaire à l’issue d’une difficile saison de Ligue 2. Relégué en National, le club traîne une dette de six millions d’euros. Le président Urano ne peut/veut pas remettre la main à la poche et personne ne souhaite reprendre la boutique avec un tel passif. Le 8 août, le couperet tombe : le Tribunal de commerce de Sedan prononce la liquidation judiciaire.

Supporters, salariés du club et élus du coin pensent assister à la disparition pure et simple du mythique club ardennais, passé par la case Ligue 1 au début des années 2000, avec la génération des Sachy, Quint, Mionnet, N’Diefi.

Alors que les rumeurs les plus farfelues courent sur l’arrivée possible de repreneurs saoudiens (avec un vague e-mail pour preuve), le club ne doit finalement son salut qu’à deux chefs d’entreprises originaires de la région, les frères Dubois, et au soutien des collectivités locales.

Sedan-stade

Le stade Louis Dugauguez

Le club est sauvé in extremis, mais la saignée est terrible. La trentaine de salariés du club est licenciée. Le club doit redémarrer la saison en CFA 2, avec une équipe décimée, un recrutement improvisé. Au premier entraînement au château de Montvillers, à Bazeilles, seuls cinq joueurs sont présents. Il faut remonter une équipe en moins de dix jours.

Dans une région aussi attachée au ballon, c’est un traumatisme. Yanny Hureau, journaliste et écrivain, historien du club :

« Il existe un rapport très fort entre le club et les Ardennes. Tous les Ardennais s’identifient à Sedan. Le public de cette équipe est loin de se limiter à la population de la ville. Alors quand le club a été menacé de mort, tout le monde a été très marqué.

Les Ardennes, c’est une terre d’humilité, marquée par les guerres, par un important passé industriel. Sedan est aujourd’hui une ville pauvre, avec un fort taux de chômage. Le club, c’est une source de fierté mais aussi l’une des seules distractions. Sa disparition aurait été un désastre… »

« On a découvert la peur du vide »

Catherine est l’une des personnalités incontournables des tribunes de Dugauguez. Venue au foot par son père, grand fan de Sedan, elle commence à s’investir dans les travées de Dugauguez au début des années 2000, alors que le club émerge au plus haut niveau après des années de disette.

Depuis, elle est de tous les déplacements et de certains entraînements. C’est la figure maternelle des supporters engagés dans le KVR. À l’été 2013, elle a pensé tout perdre :

« Le Kop, c’est une grande famille. Entre nous, les liens d’amitié sont forts. Alors si le club disparaît, c’est tout un pan de nos vies qui viendrait à disparaître. Les matches, ce sont avant tout des moments où on a plaisir à se voir, à rigoler ensemble. Sedan et le foot, pour beaucoup d’entre nous, c’est l’une des seules sorties possibles, ici dans les Ardennes. »

Catherine

Catherine, présidente du KVR, dans les tribunes de Dugauguez

Avec Catherine, Michel, 47 ans, est l’une des figures des tribunes sedanaises. Pendant des années, il a trimballé son visage sec aux six coins de l’hexagone pour encourager les « Ardents ardennais ». Il y a un an, il a lui aussi découvert la peur du vide :

« Pendant des années, tu as vécu une passion, tu as connu de grands matches, des belles victoires, des soirées mémorables. Et puis du jour au lendemain, tu prends conscience que tout ça peut disparaître. L’été dernier, ça a été un moment difficile à vivre, pas évident du tout à gérer. »

Originaire de la Porte de Montreuil, à Paris, Michel débarque à Sedan à l’été 89, pour le boulot. Il découvre le stade Emile-Albeau, un vieux rafiot rouillé, dont il ne reste aujourd’hui que le portail. Le club stagne en Division 3 groupe Est, jouant face aux Pierrots Vauban de Strasbourg, aux voisins et rivaux de l’Olympique de Charleville, à Sarreguemines ou à la réserve de Sochaux.

Dans cette enceinte fatiguée, les anciens cultivaient alors la nostalgie des années 1950 et 1960. Sur les photos jaunies, des footballers-ouvriers brandissent la Coupe de France à deux reprises. Les joueurs s’entraînaient aux aurores, histoire de pointer à l’heure dans les ateliers des Draperies sedanaises. Maxime Fulgenzy, Claude Brény ou Zacharie Noah, les « Ardents Ardennais » font trembler les meilleurs équipes, ennemis jurés de Reims compris. Les supporters se déplacent alors en train à vapeur et en habits du dimanche…

Retour en D1

Sous les yeux de Michel, le club va retrouver son lustre en moins d’une décennie. Le président Francis Roumy, puis le nouvel homme fort, Pascal Urano, recrutent des joueurs revanchards, des forts en gueule, des cireurs de bancs : Luis Satorra, Pius N’Diéfy, Pierre Deblock, Cédric Mionnet, Olivier Quint… Et c’est Bruno Metsu qui joue les meneurs.

Après quelques séances d’ascenseurs, le Sedanais remontent en D2 pour de bon en 96 puis jouent la montée en D1. Tout en éclusant des mousses au Roy de la Bière, un bar situé dans le centre-ville aux pierres blondes, dominé par la silhouette du château médiéval. Les joueurs se font remarquer par leur jeu incisif et quelques grains de folie : le gardien de but, Nicolas Sachy, se venge d’un passage raté à Angers : monté sur un coup-franc, il claque un but à son successeur au SCO, Ulrich Ramé.

En 1999, Sedan termine deuxième de D2 et obtient son ticket pour la première division, pour la première fois depuis presque trente ans. Au même moment, les joueurs parviennent en finale de la Coupe de France : avant le coup d’envoi, on promène Césarine, une femelle sanglier sur la pelouse du Stade de France à Saint-Denis. Le match contre Nantes se solde par une défaite 1 à 0, sur un pénalty imaginaire.

Aujourd’hui encore, l’arbitre du match, Pascal Garibian, n’est pas le bienvenu à Sedan.

 « Même les feux tricolores nous soutiennent »

Pendant ce temps, les supporters s’organisent, les déplacements se multiplient. Dans les J9, on s’amuse. « Rouge », « Vert », « regardez, même les feux tricolores nous soutiennent ! », clame-t-on fièrement.

Michel se la coule douce :

« Je me rappelle d’un déplacement en avril, à Montpellier. On a roulé toute la nuit, on est arrivés à 8h25 du matin. Alors on en a profité pour aller à la plage, à Palavas… »

La bande qui se constitue sera bientôt rejointe par « Roro », qui ne fait pas semblant d’aimer le club :

« L’intérieur de ma maison est entièrement aux couleurs de Sedan. Quand j’ai fait rentrer ma petite amie pour la première fois, elle m’a dit ‘Ah ouais, quand même…' »

Damien, vice-président du KVR et supporter depuis vingt ans, traverse la plate Champagne en voiture pour venir à Dugauguez. Lui habite Sézanne, à 200 kilomètres de Sedan :

« Il s’en est passé des choses à l’arrière du bus, lors des déplacements. Des mecs sont tombés malades, des couples se sont formés, des bacs ont été révisés… »

Il pense probablement à son propre diplôme…

Le groupe « Allez Sedan » se transforme vite en KVR, pour Kop Vert et Rouge, au moment du changement de stade. Car en l’an 2000, le CS Sedan s’offre un nouvel écrin, le stade Louis-Dugauguez. Il porte le nom de l’entraîneur des footballers-ouvriers, qui fut aussi sélectionneur de l’équipe de France.

Quelques semaines après l’inauguration, Sedan écrase le PSG, 5 buts à 1. Ce soir là, les Sangliers sont en tête de la D1.

Les Vert et Rouge finissent septième du championnat de France de Division 1 en 1999-2000. Cinquième un an plus tard. Sedan joue la coupe d’Europe tandis que l’OM, Lens ou Saint-Etienne se battent pour le maintien…

Après le caviar, se réhabituer au poisson

Mais les nuages noirs s’amoncèlent. Quint s’en va à Nantes, Deblock à Auxerre, Sachy met un terme à sa carrière… Fin d’une époque. Ça ne fonctionne pas aussi bien avec les nouveaux, malgré une finale de Coupe de France perdue en 2005.

Les Lyon, Bordeaux ou Lille laissent de moins en moins de place aux outsiders comme Sedan. Le club descend pour de bon en Ligue 2 en 2007. Michel :

« Les mecs se sont mis à siffler, à déserter le stade. Nicolas Sachy l’avait dit : ‘les supporters sont devenus exigeants. Ils ont été nourris au caviar, il vont devoir se réhabituer au poisson’. »

« On a vivoté pendant cinq ans », explique Damien : « Il y a quelques années, les dirigeants ont joué à quitte ou double en prenant des joueurs chers pour remonter en Ligue 1. Mais on loupe la montée et on s’endette. Et un jour, ton portable sonne et un pote t’annonce que le club est en CFA 2 ».

Désormais, Sedan vit donc loin des affiches prestigieuses qui ont rythmé les samedis soirs de Ligue 1. Le club a dit adieu au football professionnel. La saison dernière, l’équipe évoluait dans le groupe B de la CFA 2, et ce samedi 15 mai 2014, ce n’est que face à la modeste réserve du Paris FC que le club joue sa montée à l’échelon supérieur…

À 18 heures, l’ambiance plage a laissé sa place à l’ambiance stade. Le match a démarré avec le show du KVR, maillot géant et cotillons jetés par Damien depuis le haut de la tribune.

Michel-tribune

Bien que relégué au 5e échelon du football français, tout au long de la saison, Dugauguez a connu une affluence dix fois supérieure à la moyenne de CFA2. Lors de la venue de Croix, le principal rival pour la montée, 9.000 personnes se pressaient dans les travées du stade. En général, un match à ce niveau en réunit 200 à 400…

Pour des raisons de coût et pour assurer l’ambiance, le KVR et les Young Boys, les deux principaux groupes de supporters, tous deux réunis au sein du collectif “Sedanais à jamais”, ont été incités à cohabiter dans une même tribune, face à la présidentielle.

Entre le kop familial et le groupe ultra, plus jeune et masculin, l’entente passe bien. Les deux leaders se partagent les chants : Michel, casquette foncée, torse nu, Sedan en lettres gothiques tatoué sur le dos (« ça pique quand le tatoueur passe sur la colonne« ), harangue ses troupes les mains en l’air. Barnett, mégaphone à la main, tient lui le rôle de capo. Michel prend son pied : « Je regarde le match sur le visage des gens ». Drapeaux, tifos et tambours rassasient les yeux et les oreilles. Le KVR fête ses 14 ans avec style.

« Des kilomètres par milliers,

Partout on a été,

Toujours à tes côtés,

Sedanais allez »

Michel-tribune

Sur le terrain, en revanche, le jeu est aussi lent que la Meuse qui coule derrière une rangée de platanes, à 100 mètres de là. Il faut attendre la 70e minute pour voir enfin quelque chose. Et ce sont les Parisiens qui ouvrent le score…

Postés dans le coin opposé du stade, une dizaine de supporters bleu et blanc dévalent les rangées pour féliciter les leurs, le long de la grille. « Pôôris, Pôôris, Pôôris », chantent-ils en remontant les marches, bien contents du frisson qui les a parcourus. « C’est la troisième fois qu’on a des supporters de l’équipe extérieure qui viennent cette saison », précise Damien. Heureusement, Sedan égalise à dix minutes de la fin grâce au jeune milieu de terrain (20 ans) Dylan Surey, natif de Revin, à quelques dizaines de kilomètres de là. Le stade exulte. Des siphons à mousse sortent de nulle part et arrosent les supporters.

Score final : 1-1.

« On a retrouvé notre âme »

Dans les travées de Dugauguez, malgré un niveau de jeu à des années lumière de celui auquel le supporters ont longtemps été habitués, tous reconnaissent que cette saison passée loin des spotlights du football pro fut l’une des plus belles de ces dernières années. Pour le club comme pour son public, un retour aux sources.

Barnett, leader des Young Boys :

« La CFA 2 a permis à Sedan de retrouver une âme. On a vécu de beaux moments en Ligue 2, mais au fil des saisons, l’esprit de ce club s’était envolé. Les joueurs étaient distants, la direction indifférente. Le football à Sedan était devenu aseptisé, monotone. »

Redevenir amateur, ça change tout :

« On est revenu à un football populaire, à des valeurs plus saines, fidèle à l’histoire du club et de la région, celles qui ont longtemps structuré ce club, au temps des footballeurs ouvriers puis de la génération Mionnet, Quint, Deblock, et qui n’auraient jamais dû être oubliées. Dans l’adversité, avec les joueurs, un lien fort s’est tissé au fil des matches. »

Les déplacements sont moins éloignés et plus conviviaux. « Roro » résume : « À Feignies, on a eu droit à une choucroute à la mi-temps… »

Sedan-supporters

Symbole de ce changement d’état d’esprit, l’initiative prise par l’effectif sedanais, le 21 décembre 2013, à l’occasion du déplacement de Sedan à Croix, leader de son groupe de CFA. Les joueurs décident de se cotiser pour payer le déplacement en car aux supporters. Benjamin Leclerc, milieu de terrain de l’équipe, blessé pour ce match, assiste même à la rencontre en tribune. Au cours de cette saison en CFA2, il n’était pas rare non plus, après certains matches, de voir joueurs et supporters partager quelques bières.

« C’est un état d’esprit qui nous plaît, poursuit Barnett. Ça rappelle l’époque 1997-2002, quand les joueurs se prenaient des mines chaque weekend dans les bars de la ville, que l’entraîneur, Patrick Rémy, venait les chercher 4 heures avant le match, et que ça n’empêchaient jamais les gars de se défoncer sur le terrain. »

Catherine, du KVR, va dans le même sens :

« J’ai pris bien plus de plaisir en CFA 2 que l’année d’avant quand on se morfondait dans les tréfonds du classement de Ligue 2. Il n’y avait rien sur le terrain, le public était devenu exigeant, c’était triste à voir. Avec le dépôt de bilan, on a retrouvé nos valeurs. On a perdu des spectateurs mais on a gagné des supporters. »

Huit jours après le match nul face à la réserve du PFC, une victoire chez le voisin honni, le Stade de Reims, a permis de valider la montée de Sedan en CFA. Une montée cruciale.

Mais malgré le soutien populaire et un début de saison en CFA idyllique (4 victoires en 4 matches), l’avenir du club n’en reste pas moins très fragile, rappelle Yanni Hureaux :

« La saison dernière, Sedan est passé de l’angoisse, de la peur de disparaître au soulagement d’être encore en vie, puis à la joie d’une montée. Le peuple est resté, l’osmose a pris entre les joueurs, les collectivités n’ont pas lâché le club. Mais le chemin reste long et tout ça reste encore précaire.

Les collectivités soutiennent énormément le club. Le montant des subventions n’a presque pas changé alors que l’équipe ne joue plus au niveau pro. Qu’en sera-t-il demain, si le club végète en CFA et que les difficultés économiques du département s’aggravent ? »

À Sedan, Sébastien Billard et Andy David

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